Actualité à la Hune

Un demi-tour du monde en solo sur un petit bateau

«J’ai rallié la Bretagne à Hawaii en solitaire sur mon Etap 30 !»

Cinq mois de navigation. D'octobre 2010 à mars 2011, cinq mois pour rallier la Bretagne à Hawaii, en solitaire à bord d'un Etap 30. Pour aller à la rencontre de son enfance, de ses fabuleux souvenirs sur papier glacé - la planche à voile, les vagues, les photos, les champions d'alors. Un voyage initiatique via les Canaries, les Caraïbes et Panama, avant d'attaquer le grand océan. Après sa traversée, Manuel a décidé de vivre là-bas, à l'Ouest - à Hawaii. Il raconte.

  • Publié le : 15/06/2011 - 00:50

Le bonheur, ça gîte Une météo idéale me permet d'avaler la descente jusqu'aux Canaries en quelques heures. La suite sera un peu plus compliquée, mais globalement, ça ira. Photo © Manuel Sauvage
Destination Hawaii Un demi tour du monde, cinq mois entre la Bretagne et Hawaii pour aller à la rencontre de mes rêves. (Cliquez sur l'illustration pour l'agrandir.) Photo © D.R. C'est presque devenu aujourd'hui un cliché que de l'exprimer, mais il est des images de l'enfance qui s'impriment si fort en nous qu'elles dirigent notre vie. Mes images sont faites des lumières des îles du Morbihan... Je revois mon père s'activer à prendre un mouillage, à regarder les voiles avec, en toile de fond, les immenses nuages blancs que je voulais habiter.

De ces îles vertes et violettes de Bretagne, je garde en souvenir les odeurs de fenouil, les chardons qui piquent les pieds, une plage de Hoëdic que l'on appelait Tahiti Plage. La mer comme souvenir d'enfance, synonyme des jours sans école, avec les oiseaux, mon frère et mes parents.

L'Etap 30 à la loupe

Longueur
Longueur flottaison
Largeur
Tirant d'eau
Déplacement
Lest
Matériau
GV
Génois
Spi

Architecte
Constructeur
Année de lancement

9,10 m
7,65 m
3,15 m
1,45 m ou 1,74 m
3 600 kg
1 325 kg
Polyester
24,10 m2
26,30 m2
55,10 m2

Jac de Ridder
Etap Yachting
1984

Et puis, il y a eu la découverte de la planche à voile, à la fin des années 80. Dans les magazines, toutes les photos viennent d'Hawaii, les meilleurs windsurfers y vivent - avec mon frère, nous nous contentons d'en rêver, sans même imaginer y aller un jour : à cette époque, pour nous, c'est aussi loin que la Lune...

Sans savoir pourquoi, pendant l'hiver 2009, je suis sans cesse visité par les lumières de cette enfance. Ses parfums, ses musiques, me ramènent en arrière et construisent des scénarios d'évasion, nourrissent l'envie de descendre d'un train rapide dans lequel on serait trop bien installé. Ralentir ma vie pour en contempler le paysage...

En ce même hiver, un bateau se présente - petit, mais vaillant : un Etap 30. Avec lui, l'aventure devient possible, il est une occasion de prendre l'air et la mer, une navette vers les gros nuages blancs, vers le monde des dauphins et de la liberté... Vers Hawaii ?
Glisse, glisse Les semaines qui ont précédé le départ ont été longues, mais dès les premiers milles, le charme du grand départ agit. Photo © Manuel Sauvage Octobre 2010

Après d'interminables travaux de préparation, l'eau glisse sur la coque, le temps est parfait, tout est neuf et bien réglé, les planches et les voiles rangés à l'intérieur. En solitaire, je suis parti pour 10 000 milles : Bretagne-Canaries, Canaries-Caraïbes, Caraïbes-Panama, Panama-Hawaii.

Carnet de voyage : Enfant à la feuille Enfant à la feuille. Photo © Manuel Sauvage Je suis sur la route des îles lointaines... Paradis des anges, jardin des vagues et des fleurs, loin là-bas dans l'horizon d'Ouest.

Je ne vois déjà plus les bras des amis et de la famille s'agiter sur la digue du port que je viens de quitter. J'ai encore du mal à m'imaginer que c'est parti pour un demi-tour du monde en solitaire sur un voilier de 9 mètres.

Dans cette première nuit d'aventure, je longe les îles de mon enfance, Hoëdic, Houat... Je réalise que je suis en train de vivre un rêve né de cette période et de ces endroits. Les nuages roulent sur eux-mêmes et écrasent les heures qui passent, le vent est bon et bien orienté, comme prévu et attendu, les dauphins m'accompagnent déjà, sur la route de Porto Santo.

Le bateau marche bien, je peux jouir de tout ces mois de préparations, des jours passés sur la carène, de ces efforts et de ces dépenses... Le temps n'est pas froid, mais la nuit, sortir réduire les voiles se fait avec bottes, pantalon et veste de quart, avec la mer qui explose sur le pont et ruisselle dans mon cou. Mais chaque mille me descend vers le Sud - et bientôt, plus de bottes...

Gloire en Pacifique La remontée dans le Pacifique vers Hawaii m'aura pris 38 jours, entre océan et ciel exclusivement. Photo © Manuel Sauvage La pointe de La Corogne passée, le vent se calme au petit matin, le soleil levant sèche le pont trempé des embruns de la nuit, pantalons et veste sont étendues et fument au soleil - c'est encore l'été ici, me voilà déjà en maillot de bain alors que je n'ai quitté la Bretagne il n'y a que trois jours. Je décide de faire un stop à Baiona pour reprendre la météo.

A l'aveugle Cocotiers, coraux et sable fin... Les San Blas ont tout d'un tableau paradisiaque, cependant côté navigation, c'est une autre affaire. Photo © Manuel Sauvage Le régime de vent de secteur Nord-Est semble continuer. Le temps est meilleur, le vent plus faible, mais toujours bien orienté, le spi porte depuis deux jours ! Les nuits fractionnées par 20 minutes se passe plutôt bien même si se lever au son des deux minuteurs de cuisine est parfois un peu dur, savoir que le retour à la bannette se fera rapidement rend l'exercice acceptable....
Arrivée à Porto Santo au petit matin sous gennaker, pas encore sortis des éventuelles dépressions d'hiver qui peuvent passer, mais déjà un peu soulagé d'être mieux placé. Sur la carte, c'est juste un petit pois dans l'océan, mais suffisant pour dégourdir les jambes d'un humain, y trouver de quoi bricoler les petites choses du bateau et se ressourcer.

Dimanche 24 octobre. Appareillage pour La Gomera, le vent reste toujours bon et bien orienté, à fond les gamelles, je touche l'île des Canaries après deux nuits et un jours... Me voilà un peu en avance pour prendre la route des alizés, il va falloir attendre un peu ici.


Novembre 2010

Carnet de voyage : Perroquets Perroquets. Photo © Manuel Sauvage Mi-novembre, j'ai l'envie d'y aller, le bateau est prêt, les bruits de pontons disent que les alizés sont établis - allez, j'y vais. Pendant cinq jours, jusqu'à la latitude du Cap Vert, ça marche bien, spi, spi, spi, la seule voile que je n'ai pas retaillée, j'espère qu'elle va tenir jusqu'à Hawaii...

Encalminé, je suis encalminé depuis hier soir, toute une nuit sans une ride sur l'eau, sans même un fond de houle, voiles basses, planté comme au port...

Au matin, le vent rentre de nouveau, mais Sud-Ouest, du près, puis la brise retombe. Ça n'avance pas bien vite, cette affaire, les milles s'additionnent bien trop lentement.

Peut être suis-je un peu trop tôt dans la saison, mais il y a de la route à faire, c'est pas les vacances... Une semaine, voilà une semaine que le vent est contraire, je peux même pas faire route, grains, calmes, vents contraires, je tire des bords dans l'Atlantique !


Sans équivoque En arrivant de nuit, je n'étais pas trop sûr de moi, mais au matin, plus de doute : c'est bien dans les eaux turquoises de La Barbade que la quille de mon vieil Etap 30 trempe ! Photo © Manuel Sauvage Décembre 2010

4 décembre, toujours vent Nord-Est depuis la veille, ça sent bon.

Dimanche 5 décembre, toujours vent de Nord-Est, la vitesse augmente, les alizés sont là ! Enfin. Ce que je parcourais en trois jours se fait en une journée maintenant, ça carbure direct vers La Barbade qui, à cette allure, peut être touchée en quatre jours...

Vertes collines Difficile de résister aux charmes de La Barbade et j'ai bien mérité quelques jours d'oisiveté avant d'aller chercher mon "vrai" rêve, celui d'Hawaii. Photo © Manuel Sauvage Carlisle Bay. J'arrive de nuit sous le vent de La Barbade après 25 jours. Difficile de savoir si c'est La Barbade, si je suis à l'approche d'une île tropicale si ce n'est l'odeur de fougères, de terre, de pantalon de jardin... La mer se lisse, l'intérieur du bateau n'est plus un shaker, je remonte un peu dans le vent, de travers, le bateau se cale sur un angle de gîte et tout se calme en douceur.

Je renvoie de la toile et je peux entendre les chants des petits pigeons caractéristiques des îles des Caraïbes. C'est bon, c'est La Barbade. Au matin, je vais pouvoir descendre, prévenir les copains et la famille que je suis arrivé, en retard, mais arrivé...

Après une bonne nuit sans coupures, je monte sur le pont. Le bateau, qui aurait dû finir ses vieux jours à tremper sa quille dans l'eau froide et saumâtre de la baie de Bourgneuf, se dandine en se petit matin dans une eau chaude toute transparente sur un lit de sable sucre glace. Déroutante vision. Belle retraite que celle que j'offre à ce bateau et magnifiques instants pour moi.

Etap 30... vaillant ! Qui aurait pu dire que le vieil Etap 30 de mon père cinglerait un jour dans le Pacifique ?! Photo © Manuel Sauvage Mis à part une ou deux choses, tout est encore en parfait état, tout semble maintenant très facile, naviguer en short, avec les îles à portée de vues, et du vent pour se déplacer de l'une à l'autre, de quoi donner l'envie de rester tout l'hiver à vagabonder dans la région en toute liberté... Mais moi, je veux Hawaii et pour ça il faut passer Panama, derrière la mer des Caraïbes.

Conquête de l'inconnu Quitter la Bretagne, traverser l'Atlantique, puis gagner Hawaii dans le Pacifique. Faire un demi tour du monde pour partir à la conquête de mes rêves d'enfant... Un voyage initiatique, oui. Photo © Manuel Sauvage 13 décembre. Après quelques jours d'oisiveté à La Barbade, je file vers les Grenadines puis Saint-Pierre en Martinique. Je veux m'éloigner du Venezuela que l'on dit peu sûr en ce moment.


Janvier 2011

2 janvier, arrivée à Porvenir dans les San Blas après sept jours de mer. Il fait encore nuit alors que je ne suis plus très loin des San Blas qui sont un labyrinthe de corail et de sable sans balisage, avec des cocotiers dessus. Je préfère faire un petit détour, pour arriver de jour.

Panama Canal. Moitessier, Tabarly, Cousteau, sont tous passés par là à un moment, passage important entre Atlantique et Pacifique, mon petit Etap 30 va tremper dans le Pacifique...
Danse à l'étrave Le long de l'île Coiba, mille dauphins m'accompagnent, m'offrant un spectacle dont on ne se lasse jamais. Photo © Manuel Sauvage Février 2011
Deuil A la veille de franchir Panama, mon père a disparu. Photo © Manuel Sauvage
7 février.
Appareillage de Panama. Appréhension devant la distance qui se présente à l'étrave et douleur par la mort de mon père avant hier. Lui qui savait tout, lui que je questionnais souvent, que je voulais joindre dès que j'avais un problème mécanique, électrique ou de navigation, ne sera plus là ; il faudra faire sans lui maintenant. J'aurais voulu être là, j'aurais voulu qu'il soit là à mon arrivée, lui raconter... Je veux terminer pour lui !

C'est le coeur au bord des larmes, que je quitte le mouillage de Panama, avec devant moi 4 500 milles à parcourir. Je compte sur 30 ou 40 jours, c'est beaucoup, mais Moitessier n'a-t-il pas passé dix mois en mer ?

Je quitte le mouillage à la voile, sous pilote, je lance des au revoirs aux bateaux voisins avec qui j'ai sympathisé - tous projettent de tourner à gauche vers les Galapagos, les Marquises, Tahiti, je suis seul à aller vers le Nord, vers Hawaii, seul sur mon bateau, seul sur ma route...

Je longe la côte de Panama, une côte sans lumières, sans vie humaine... Mille dauphins m'accompagnent au bord de l'île de Coiba, dernière trace de terre avant Hawaii... Le vent est faible, mais le bateau avance sous gennaker, sur une mer toute lisse sans houle comme un jour d'été en baie de La Baule.

Carnet de voyage : Baleines Baleines. Photo © Manuel Sauvage 15 février. Les vents touchés hier soir restent identiques, la vitesse est bonne et je pense être sorti de la zone intertropicale, avoir touché les alizés... Le vent est plutôt travers et pas très fort, je suis presque toujours sous gennaker, le spi qui a explosé de vieillesse dans la mer des Caraïbes ne me manque pas.
Toujours du vent, tous les jours, toutes les nuits le même vent un peu trop travers, ce qui fait que les embruns montent sur le pont et mouillent tout, l'oxydation se nourrit avec gourmandise d'aluminium, connections électriques et tout ce qui se trouve à portée de mer.

A mi-route, le vent tourne plus Est, le pont est sec maintenant, sauf le nez. Pour toucher Hawaii, il faut que je remonte plus Nord 20°, je ne suis plus en tenue d'Adam comme c'était le cas depuis la transatlantique.
Maui, destination finale Maui, destination finale à Hawaii, atteinte le 19 mars, cinq mois après mon départ de France. Photo © Manuel Sauvage Mars 2011

Mercredi 16 mars.
Hawaii est en vue, Hilo, Big Island change le décor de l'horizon qui depuis 38 jours n'était qu'océan et ciel. Une grosse pente verte qui monte dans les nuages se dessine avec une baleine qui vient m'accueillir.

Ce rêve réalisé, personne ne pourra me le prendre, il est à moi. Et dans les moments inutiles, tristes, sales, je pourrai puiser dans ma mémoire les souvenirs de ces instants.

Jeudi 17 mars. Je suis arrivé la veille - et déjà invité ce soir pour la fête de la Saint-Patrick. Je me retrouve, les jambes encore flageollantes, à déguster de la nourriture verte et à conter mon voyage.

Samedi 19 mars, arrivée à Maui. Destination finale. Je pense y rester. Y vivre. Une boucle est bouclée, quelque chose s'est réalisé. Après, on verra bien.






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