Actualité à la Hune

CES BATEAUX QUI NE VEULENT PAS MOURIR

De Formule Tag à Energy Observer

Voilà quelques jours, les promoteurs d’Energy Observer se trouvaient au salon spécialisé d’Amsterdam consacré aux solutions électriques et hybrides pour la marine. Une plate-forme construite sur Formule TAG, lancé en 1983 et alors plus grand catamaran de course océanique existant. Conçu par Nigel Irens pour Mike Birch, ce bateau est alors un condensé des nouvelles technologies de construction : il est rallongé une première fois pour le Trophée Jules Verne (Enza New Zealand), encore agrandi avec Tony Bullimore (Team Legato) pour The Race, puis participe à l’Oryx Cup avant d’échouer dans un hangar à Brest. Après des dizaines de milliers de milles, le multicoque revit pour promouvoir les énergies durables… Fred Dahirel, ancien équipier sur ce bateau, directeur technique du projet Energy Observer, fait le point.
  • Publié le : 29/06/2016 - 15:30

Formule TagFormule Tag en 1985 lors du Trophée des multicoques : le catamaran de Mike Birch est impressionnant par son potentiel et sa capacité à lever la patte comme un immense catamaran de sport !Photo @ Stéphane Compoint/DPPI

C’est un voilier magique, réalisé à l’époque en sandwich préimprégné Airex-Nomex-carbone-Kevlar cuit au four à 120 degrés en 1983 ! Pour 24,38 mètres de long, 12,80 mètres de large et moins de 9 tonnes lège… Un multicoque qui a marqué son temps avec Mike Birch aux commandes : Québec/Saint-Malo 1984 (5e), Route de la Découverte 1984 (3e), Tour de l’Europe 1985 (démâtage), Monaco-New York 1985 (1er), Twostar 1986 (2e)…

Mike BirchMike Birch avant le départ de l’OSTAR 1988 : après trois saisons bien remplies à bord du maxi-catamaran Formule Tag, le skipper canadien passe au trimaran de 60 pieds.Photo @ Jonathan Eastland/Max News/DPPIEt qui a ensuite sillonné tous les océans du globe, récoltant au passage le Trophée Jules Verne en 1994 (74 jours 22 heures 17’) aux mains de Peter Blake et Robin Knox-Johnston (Enza New Zealand), puis le record de la traversée de la Manche avec Tracy Edwards en 1997 (6 heures 49’) avant d’enchaîner une nouvelle tentative autour du monde avec un équipage féminin (Royal & Sun Alliance), puis deux tours du monde avec Tony Bullimore, The Race (Team Legato) et l’Oryx Cup (Daedalus), établissant le record WSSRC de la traversée de l’Atlantique Sud (11 jours 10 heures 22’), temps encore référence…

Abandonné dans un hangar de Brest après avoir chaviré et démâté dans le golfe de Gascogne en 2010, le catamaran est racheté deux ans plus tard par un collectif de propriétaires afin de le transformer en bateau à propulsion solaire et éolienne. Puis il rejoint Saint-Malo pour finaliser le projet supervisé par Fred Dahirel, ancien équipier de Tony Bullimore, et par Victorien Erussard, coskipper de Thibaut Vauchel-Camus en Class40… Explications du directeur technique du projet Energy Observer qui devrait retrouver l’océan l'été prochain.

Energy ObserverFormes futuristes pour ce bateau de l’avenir : Energy Observer doit effectuer ces premiers essais en mer dès l’automne prochain avant de monter à Paris en décembre !Photo @ Energy Observer

 

Voilesetvoiliers.com : Energy Observer est un bateau mythique !
Fred Dahirel
: C’est l’ancien Formule Tag de Mike Birch, le père de tous les bateaux réalisés ensuite en préimprégné et cuits au four à 120 °C ! Les renforts sont en carbone, mais les bordés sont en Kevlar, quasiment indestructibles… En 1993, il a été rallongé par l’arrière pour le Trophée Jule Verne qu’il remporta en 1994, puis agrandi par l’avant pour Tony Bullimore en 1999 pour The Race : de 24,40 mètres, il est passé à 26,50 mètres puis à 30 mètres ! En fait, Doha n’a jamais payé son sponsoring pour le tour du monde et Tony s’est retrouvé en difficulté financière. Le bateau était donc destiné à faire du day-charter en Jamaïque, mais pendant la préparation, il l’a prêté à son équipage qui a chaviré dans le golfe de Gascogne… Ramené à Brest, il a été stocké pendant deux années sans mât.

Voilesetvoiliers.com : Et c’est vous qui l’avez appelé pour le transformer ?
F. D.
: Tony Bullimore ne pouvait plus assurer les seuls frais de stockage… J’avais navigué avec lui pour The Race 2000 ! Après discussion, j’ai pu récupérer le bateau que nous avons ramené à Lorient avec mon copain Gabriel Guilly en remorquage pour le rentrer dans le chantier Marsaudon.

Formule Tag-DohaSous le nom de Doha 2006, Tony Bullimore avait tenté, en 2007, un record autour du monde en solitaire ! Il dut abandonner à Auckland à la suite de nombreux problèmes techniques…Photo @ Gareth Cooke/DPPI

Voilesetvoiliers.com : Débute alors un grand chantier de remise en état…
F. D.
: Dans un premier temps avec Sam Marsaudon, nous avons remis le composite à blanc, revisité l’ancrage des trampolines... Au départ, c’est la société Néocite qui avait racheté ce bateau pour en faire une unité "CO2", dans la lignée de Solar Odyssey. Ce devait être un navire éolien et solaire pour faire le tour des salons du monde afin de présenter leurs produits déperlants et antibactériens.

Energy ObserverFormule Tag en 2010 lors de sa remise à l’eau après avoir été stocké deux ans dans un hangar à Brest : il y a du travail pour le remettre en état…Photo @ Fred DahirelVoilesetvoiliers.com : Un gros travail pour retrouver le bateau d’origine !
F. D.
: On a enlevé tous les pad-eyes, les vis de 8 millimètres rebouchées à l’époxy, refait les carénages de bras, retiré les moteurs et les circuits électriques, supprimé la petite nacelle centrale : il était à poil… Il ne restait plus que deux coques et trois bras de liaison. Alors pour réaliser une nouvelle nacelle centrale plus grande, l’ingénieur en charge des travaux a imaginé de mouler sur les coques deux parties pour les assembler : comme c’était compliqué, on s’est retourné vers des moules d’un catamaran Joubert-Nivelt de 21 mètres. On a construit deux demi-coques que nous avons raccordées avec deux plans stratifiés pour réaliser le plancher et le plafond de cette nouvelle nacelle.

Voilesetvoiliers.com : L’ex-Formule Tag a pris des kilos…
F. D.
: Il a pris une tonne : on l’a pesé en 2013 avant les travaux de Saint-Malo à 11 tonnes. Ensuite, il y aura environ sept tonnes de matériel, plus les emménagements et tutti quanti : en navigation, il devrait peser 25 tonnes avec les panneaux solaires, les bonbonnes d’hydrogène, les batteries, les moteurs électriques…

Energy ObserverPremier gros chantier de remise en état de Energy Observer au sein du chantier Marsaudon à Lorient : la coque est mise à nue et dépouillée de tout son accastillage.Photo @ Pierrick Contin Voilesetvoiliers.com : Aujourd’hui, le projet Energy Observer, c’est de développer une propulsion «propre».
F. D.
: Nous travaillons sur les énergies nouvelles et durables. En fait, l’idée m’est venue lorsque j’ai découvert le Sun21, le premier bateau à avoir fait une traversée électro-solaire. Puis est arrivé Planet Solar et l’avion solaire… Que des projets suisses ! Il y a en France des industries et des chercheurs qualifiés, et nous avons une tradition maritime forte : il fallait proposer un projet hexagonal parce que c’est une voie d’avenir.

Voilesetvoiliers.com : Quand il a fallu quitter le chantier Marsaudon de Lorient, il a fallu réinjecter des finances…
F. D.
: J’ai entraîné Victorien Erussard dans ce challenge pour redynamiser le projet qui était un peu au point mort : il fallait trouver des partenaires et finaliser le bateau. La société Technitoit (maison mère de Néocite) nous épaulait encore, mais il manquait des soutiens financiers. Victorien a alors décroché alors un rendez-vous avec Sébastien Bazin, président des hôtels Accor, puis avec la société Thélem Assurances : ils sont ainsi entrés dans le projet pour que Energy Observer rachète le bateau. Et la Fondation Hulot nous soutient aussi…

Energy Observer-COP21Présenté à la COP21 au Bourget, le projet Energy Observer est soutenu par Sébastien Bazin (Accor), parrainé par Nicolas Hulot, porté par Victorien Erussard et Fred Dahirel, aidé par Didier Bouix du CEA.Photo @ Energy Observer

Voilesetvoiliers.com : Mais les moteurs à propulsion électrique, c’est tout de même complexe !
F. D.
: C’est très compliqué. Déjà, nous avons compris que les seuls panneaux solaires ne suffiraient pas à fournir l’énergie nécessaire : nous avons donc ajouté des piles à combustible à l’hydrogène. Nous avons ainsi pris contact avec Didier Bouix, l’ingénieur du CEA qui avait conçu le bateau Zéro CO2 : le CEA a été très intéressé et est devenu le prestataire et le maître d’œuvre de la partie énergétique (hydrogène et électricité). Sur le bateau, nous devrions installer une ligne haute tension de 400 volts en courant continu : cela impose beaucoup de précautions, mais on gagne sur le poids des moteurs et il y a moins de perte électrique… Nous aurons aussi un circuit 24 volts pour les commodités de fonctionnement (VHF, électronique…) en navigation. Les moteurs seront normalement couplés à un arbre long avec une hélice quatre pales de 170 millimètres.

Energy ObserverEnergy Observer en chantier à Saint-Malo en janvier : toute la plate-forme est finalisée mais il faut encore aménager l’intérieur et préparer les zones techniques.Photo @ Pierrick Contin Voilesetvoiliers.com : Combien de surface de panneaux solaires pour l’alimentation électrique ?
F. D.
: Actuellement, on arrive autour de 115 mètres carrés et on pense ajouter des ailes latérales le long de la nacelle et à l’arrière pour atteindre 150 mètres carrés. Et il y aura huit bonbonnes d’hydrogène. Les moteurs ont besoin de 40 kW pour atteindre, sans vent et sans mer, 12 nœuds avec une autonomie «full speed» de 20 heures. Mais à 7 nœuds, on n’a plus besoin que de 18 kW avec une autonomie de 72 heures.

Voilesetvoiliers.com : Et il y a aussi un cerf-volant pour la propulsion !
F. D.
: Le cerf-volant de 50 mètres carrés sera en appoint pour les longues distances avec une vitesse maximalem de 9 nœuds : au départ, c’était pour des raisons de sécurité, au cas où le bateau tomberait en panne. On devrait travailler avec Yves Parlier et sa société Beyond The Sea. Quand le cerf-volant sera en l’air, les hélices continueront à tourner pour fournir l’énergie suffisante afin d’alimenter les treuils qui régissent le kite.

Enza New ZealandEnza New Zealand lors de son arrivée victorieuse à Ouessant pour décrocher le Trophée Jules Verne en 1994 : sous voilure réduite et traînards, le catamaran armé par Peter Blake et Robin Knox-Johnston termine en 74 jours 22 heures 17 minutes…Photo @ Henri Thibault/DPPI

Voilesetvoiliers.com : Mais comment renouveler l’hydrogène consommé ?
F. D.
: Nous allons en produire ! Quand le bateau sera au mouillage, les deux petites éoliennes (2 x 1 kW) sur le bras de liaison et les panneaux solaires vont permettre de dessaler l’eau de mer, puis grâce à une deuxième désalinisation, on obtiendra de l’eau extrêmement pure déchargée de tous ses minéraux. Cette double osmose ira ensuite dans un «hydrolizeur», et l’électricité va fixer l’oxygène à l’anode et l’hydrogène à la cathode : par évaporation, on récupérera l’hydrogène qui sera comprimé dans les bouteilles quand l’oxygène sera réinjecté dans l’air. Les rendements ne semblent pas très bons, mais justement l’équipe Energy Observer travaille pour les améliorer, même si nous bénéficions d’une énergie gratuite et non polluante avec le solaire et l’éolien.

Nigel IrensNigel Irens, le génial architecte de Formule Tag, mais aussi de Fujicolor, Fujifilm, Sergio Tacchini, Castorama, IDEC, Sodébo…Photo @ Vincent Curutchet/DPPIVoilesetvoiliers.com : Le programme pour les semaines à venir ?
F. D.
: Nous allons finir les emménagements intérieurs, préparer les zones des moteurs et des sources d’énergie (panneaux solaires, éoliennes, hydrogène…) : le bateau devrait sortir du chantier fin juillet pour être mis à l’eau dans le bassin de Saint-Malo. Nous finirons alors les stratifications que nous ne pouvons pas faire à l’intérieur du chantier (poste de barre, goutte d’eau…), et courant septembre, le CEA pourrait installer les systèmes (haute tension, batteries…). Si nous tenons le planning, nous pourrons faire des essais en novembre et Energy Observer monter à Paris pour le Salon nautique.

Voilesetvoiliers.com : Et à suivre ?
F. D.
: A l’origine, le bateau devait servir pour des expéditions océanographiques, mais désormais nous participerons à des activités scientifiques plus ciblées pour analyser physiquement et chimiquement l’eau de mer, tout en restant une vitrine technologique des énergies nouvelles. La difficulté lors du tour de l’Europe de 2017-2018 et du monde prévu en 2019-2021 sera la gestion de l’énergie puisque l’ensoleillement n’est pas le même à Oslo qu’à Athènes, à Hierro qu’à Londres, le vent à Tokyo ou à Dublin, à Pékin ou aux îles Salomon… Le challenge sera donc d’appréhender comment les énergies renouvelables peuvent être utilisées selon les escales géographiques autour du monde ! Et nous serons accompagnés par Jérôme Delafosse, le plongeur scaphandrier réalisateur pour Canal +.

Energy ObserverEnergy Observer dans sa version finale avec sa nacelle centrale couverte de panneaux solaires et ses éoliennes…Photo @ Energy Observer
 

Retrouver ici la vidéo de présentation du projet.