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Expo "Phares" au Musée de la Marine – Interview

Vincent Guigueno : «Nous réfléchissons à d’autres usages pour les phares»

Le point sur la situation des 150 phares français avec Vincent Guigueno, chargé de ce patrimoine au ministère de l’Ecologie et commissaire de l’exposition "Phares" du Musée de la Marine, à partir du 7 mars.
  • Publié le : 16/01/2012 - 00:02

Le phare de Saint MathieuLe phare de Saint-Mathieu, dans le Finistère, fait partie des 15 phares classés Monuments historiques en France. C’est aussi l’un des 30 bâtiments accessibles à la visite.Photo @ D.R. MNM / SDRC’est un paradoxe. Alors qu'en mer, le besoin de phares semble diminuer – c’est du moins ce que croient certains, du fait du développement des aides électroniques à la navigation… qui peuvent toujours tomber en panne –, l’intérêt du grand public pour ces édifices fascinants n’a jamais été aussi fort.

Conséquence logique : depuis le début des années 1990 et la dernière grande vague d’automatisation couplée au départ des gardiens, les 150 phares français deviennent peu à peu des objets de patrimoine à protéger. Certains entament donc une "deuxième vie" grâce à l’instauration d’usages alternatifs ; une valorisation qui n’est pas sans enjeux.

Le point avec l’historien Vincent Guigueno, chargé de mission Patrimoine des Phares à la Direction des Affaires maritimes et Commissaire général de l’exposition consacrée aux Phares qui se tiendra au Musée de la Marine du 7 mars au 4 novembre prochains.


Vincent Guigueno, «monsieur Phares»Historien, chargé de mission Patrimoine des Phares à la Direction des Affaires maritimes et commissaire de l’exposition «Phares» au Musée de la Marine : Vincent Guigueno, un homme aux multiples casquettes. Photo @ G.R voilesetvoiliers.com : Combien y a-t-il de phares en France ?
Vincent Guigueno : Il y a 150 grands phares en France (130 en métropole et 20 outre-mer) et quelque 8 400 aides à la navigation (6 400 en métropole) – bouées, amers, tourelles, balises…

v&v.com : Qui en a la gestion et se charge de leur entretien ?
V.G. : Les phares, qui ne sont donc que la partie visible de l’iceberg, sont gérés par le Ministère de l’Ecologie, via les Directions interrégionales de la mer (DIRM) qui intègrent les 35 divisions des services des Phares et balises. 775 agents agissent pour entretenir, réparer et optimiser les bâtiments. Même s’ils ne sont plus gardés de manière permanente, les phares français font toujours l’objet d’un suivi régulier. Bouées et tourelles, moins remarquées par le grand public, demandent aussi beaucoup d’entretiens et sont très chronophages. Quand les agents n’interviennent pas sur un grand phare, cela ne veut donc pas dire qu’ils ne font rien !

v&v.com : Avez-vous constaté une dégradation de l’état général des phares depuis le départ des gardiens et la dernière grande vague d’automatisation, au début des années 1990 ?
V.G. : Avant toute chose, il faut bien comprendre que la mutation des phares ne date pas d’hier. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’automatisation des derniers phares ponctue un processus qui avait débuté bien avant – Tévennec (Finistère) est par exemple automatisé depuis 1910 ! Ceci dit, l’année 1990 marque un tournant avec l’automatisation d’un phare emblématique, Ar Men (Finistère), et l’ouverture du GPS aux usages civils. Deux ans plus tard, on assiste à la destruction du dépôt des phares de Paris et à la fin de la Direction des Phares, qui devient progressivement un "bureau" du ministère de l'Ecologie. La contestation monte avec notamment, en 1995, la grève «Son et Lumière» des gardiens de phare contre l'automatisation des derniers phares isolés. Au début des années 2000, des associations relaient cette inquiétude et se posent légitimement la question de l’avenir des phares dès lors qu’ils ne sont plus habités. A l’évidence, les bâtiments ont horreur du vide, surtout quand ils sont exposés aux éléments. Cela ne contribue pas à leur bon entretien. Mais les phares en mer ont toujours fait face à des problèmes d’humidité et de rouille, même quand il y avait des gardiens. Et les situations sont extrêmement variables d’un bâtiment à l’autre. Prenez le phare du Grand Jardin à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) : il est automatisé depuis trente ans, mais plutôt en bon état.

Le phare de la Jument«La vocation du phare dépend de son environnement et de ses équipements. Le fait qu’il y ait ou non une cale pour y accéder change tout», explique Vincent Guigueno. Pas facile de trouver des usages alternatifs aux phares quand ils ne sont accessibles que par hélicoptère, comme celui de la Jument.Photo @ Musée National De La Marine SDRv&v.com : Concrètement, comment se manifeste la prise de conscience des Pouvoirs publics quant à la préservation des phares en France ?
V.G. : En 2009, le Grenelle de la Mer a prévu la mise en place d’une politique de valorisation patrimoniale des phares. Cela a notamment abouti en 2011 à la création d'un Observatoire des phares en mer d’Iroise, qui associe les phares et balises, le Ministère de la Culture et le Parc marin d’Iroise. Le Ministère de la Culture, qui n’avait jusque-là manifesté que peu d’intérêt pour les phares, a aussi lancé une campagne d’inventaire puis de protection de ces édifices. En 2011 toujours, 14 phares ont ainsi été classés Monuments Historiques – une première depuis Cordouan en 1862 –, et 50 sont désormais protégés. D’autres bâtiments seront classés cette année. C’est important car cela permet de demander l’avis de l’architecte des monuments historiques sur les travaux à réaliser. Autre action entreprise : le transfert progressif de 60 phares au Conservatoire du littoral, annoncé à Crozon en juillet 2011 par le Président de la République. Avoir un propriétaire bien identifié et mieux à même de valoriser les phares est intéressant en vue d’une mutation vers de nouveaux usages. Des transferts ont déjà été effectués – comme celui du phare du Poulain, à Belle-Ile (Morbihan) –, et ils vont se poursuivre en 2012. C’est un pas en avant car les phares ont longtemps été un domaine réservé de l’Etat. Aujourd’hui, nous ne sommes plus seuls à réfléchir à leur avenir, d’autant que les collectivités territoriales peuvent aider en valorisant l’image des phares. A l’heure actuelle, les agents des phares et balises peuvent s’occuper de l’optique, de la signalisation, mais ils n’ont pas le temps et l’argent pour restaurer le patrimoine.

v&v.com : Des considérations budgétaires imposent donc de bien distinguer gestion de la signalisation et gestion du patrimoine ?
V.G. :
Tout à fait, car l’argent public est rare. Chaque euro dépensé doit contribuer à la sécurité maritime, qui entre dans notre champ d’action, contrairement aux aménagements de "confort". La priorité est de faire marcher les feux, pas de faire de grands travaux. C’est une question de loi de finances : si on continuait à entretenir des logements alors qu’il n’y a plus de gardien, Bercy nous rappellerait à l’ordre. L’enjeu principal réside dans le maintien d’un service public en composant avec les politiques budgétaires actuelles. Cela ne nous empêche bien sûr pas d’œuvrer pour que le volet patrimonial puisse se développer. C’est là que le rôle des collectivités prend de l’importance. Il faut faire du cas par cas et se demander, pour chaque phare, quel est le projet envisageable. Pour certains, la réponse est simple. Le phare des Baleines est depuis 150 ans sur les guides touristiques de l’île de Ré et attire 160 000 visiteurs par an !

v&v.com : Le tourisme des phares est-il déjà un créneau porteur ?
V.G. : Oui, car la trentaine de phares ouverts au public, souvent en partenariat avec les collectivités, attirent 600 000 visiteurs par an. Un nombre important qui s’explique par le fait qu’il y a une véritable "culture phare" en France à travers la littérature, le cinéma, la photo. Bien qu’en augmentation, le tourisme des phares n’est pas un phénomène nouveau : on visitait déjà Cordouan après la chute de Napoléon ! Organiser des visites est relativement simple pour les phares accessibles, mais beaucoup plus compliqué pour les phares isolés, comme ceux de la mer d’Iroise. Plus généralement, nous réfléchissons à des usages alternatifs pour revaloriser le patrimoine des phares. Ce que l’on appelle parfois "la deuxième vie des phares".

Le phare de La Hague150 grands phares jalonnent le littoral français de métropole et d’outre-mer. Comme celui de La Hague, en Normandie, ils sont entretenus par 775 agents des Phares et balises. Photo @ Marine Nationale v&v.com : En plus des visites de phares, quels sont les autres usages alternatifs possibles ?
V.G. : Le phare de Fatouville (Eure) propose par exemple des chambres d’hôtes. C’est un cas un peu spécial, puisque les feux ont été éteints il y a plus d’un siècle et que le bâtiment a été vendu. Mais c’est une piste possible et on peut imaginer des solutions alliant visite de phare et location des anciens logements de gardiens. Certains phares ont aussi un usage scientifique, comme celui des îles Lavezzi (Corse) qui sert de base scientifique du Parc Marin des Bouches de Bonifacio. Autre exemple : le phare du Millier sur le cap Sizun (Finistère). L’année dernière, une association qui propose des parcours d’art contemporain a souhaité l’utiliser en vue d’une exposition. Nous avons accepté, en séparant bien la partie expo de la partie signalisation. L’opération, qui a été un succès, sera reconduite cette année. Quant au phare de la Croix, à l’embouchure du Trieux (Côtes-d’Armor), il est ouvert aux kayakistes. En résumé, nous étudions toutes les solutions qui se présentent. La vocation du phare dépend avant tout de son environnement et de ses équipements. Par exemple, le fait qu’il y ait ou non une cale pour y accéder change tout.

v&v.com : Que faudrait-il faire pour aller encore plus loin dans la protection et la revalorisation des phares ?
V.G. : Les mesures prises vont dans le bon sens. Avec le transfert progressif de phares au Conservatoire du Littoral, nous nous sommes donné un cap précis. En ce qui concerne les usages alternatifs, je pense que si les projets sont bons, les financements suivront. Je ne verse pas dans le catastrophisme car c’est une posture paralysante. Je préfère travailler à apporter des réponses concrètes. Après, il faudrait peut-être un vrai débat public ou un forum pour davantage faire bouger les choses.

v&v.com : Est-il envisageable que certains phares soient à nouveau occupés à plein temps ?
V.G. : C’est le souhait du directeur des Affaires Maritimes. Des solutions existent pour que les phares soient occupés. La preuve : en juin 2012, à Cordouan, il y aura quatre gardiens. Ils ne font pas partie des phares et balises mais du syndicat mixte qui gère le bâtiment aujourd’hui. Pour les phares en mer d’Iroise notamment, il faut se poser la question de la manière d’augmenter la présence humaine et d’inverser le mouvement initié il y a 20 ans. C’est le préalable aux opérations de préservation et de valorisation. Reste à savoir qui peut assurer cette présence...

L’affiche de l’expo «Phares» 2012 au Musée de la Marine Du 7 mars au 4 novembre, le Musée de la Marine proposera pour la première fois une exposition entièrement dédiée aux phares. Nous y reviendrons bientôt.Photo @ Musée National De La Marine SDRv&v.com : L’utilité des phares est parfois contestée compte tenu de la généralisation des dispositifs électroniques d’aides à la navigation. D’où cette question un peu provoc’ : les phares servent-ils encore à quelque chose ?
V.G. : Tout dépend de quels usagers et de quels phares on parle. Le GPS a changé les pratiques des marins si bien que la "clientèle" des phares n’est plus la même. Il ne faut pas oublier que c’est une manière de penser la navigation qui date du XIXe siècle. Autrefois indispensable à la navigation de tous les bateaux, les phares sont aujourd’hui davantage utiles aux plaisanciers. On ne rentre pas dans un port le nez sur ses instruments, on a besoin de repères visuels à terre. Après, l’utilité des phares qui portent à 35 milles nautiques est peut-être moins importante. Mais je constate que les phares et balises travaillent à l’optimisation du système et qu’aucun phare n’a été éteint. Cette question de l’utilité des phares entre dans le cadre plus général de la sécurité maritime, dont ils ne constituent qu’un aspect. Dans les années 1970, avec le naufrage de l’Amoco Cadiz notamment, on s’est rendu compte qu’il n’était pas suffisant de mettre des feux et d’indiquer des routes pour faire face aux nouveaux risques maritimes.

v&v.com : Au-delà de l’aspect utilitariste, les phares conservent aussi une dimension symbolique importante…
V.G. :
Ils ont en effet une aura, un caractère monumental qui les rend exceptionnels et fascinants. Le fait de leur consacrer pour la première fois une exposition au Musée de la Marine est révélateur. C’est d’autant plus logique que nous disposons d’un patrimoine exceptionnel en France. Nos phares sont connus dans le monde entier. Beaucoup de Chinois peuvent se représenter des phares français, alors que l’inverse est moins évident. Vous connaissez des phares chinois ? Pour les marins, le phare a quelque chose de rassurant. Nous y sommes habitués, il fait partie des pratiques de navigation. Cela me fait penser à une réflexion de Michel Serres (philosophe, historien de la philosophie et des sciences, ndr) qui affirme se sentir plus en confiance la nuit que le jour, grâce aux signalisations maritimes.