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Innovation

Michel Desjoyeaux présente les grands voiliers du futur

A force d’optimiser ses bateaux (voire ceux des autres), et de les optimiser encore, le « professeur » Desjoyeaux, sa société Mer Agitée et son bureau d’études Mer Forte ont fini par acquérir une expertise précieuse au-delà du petit monde de la course au large. Démonstration.
  • Publié le : 07/12/2015 - 11:03

Michel Desjoyeaux présente les grands voiliers du futurSur son site Internet, Néoline présente son cargo à voiles, projet développé avec Mer Forte, bureau d'études de Michel Desjoyeaux. On a coutume de dire que si un bateau est beau, il va vite. Ce Néoliner est beaucoup plus élégant qu’un roulier conventionnel, et s’il va beaucoup moins vite, il va à la voile !Photo @ Néoline

Le transport maritime, qui assure 90% du commerce de marchandises dans le monde, ne produit « que » 5% des gaz à effet de serre, souligne-t-on souvent. N’empêche : sur ces 5%, il y a beaucoup à gagner, et c’est un objectif que Michel Desjoyeaux poursuit désormais, à travers les recherches menées par son bureau d’études Mer Forte, lui-même issu de son écurie de course au large Mer Agitée. Samedi, dans le cadre de la COP21, et sous la splendide verrière du Grand Palais, le double vainqueur du Vendée Globe et triple vainqueur de la Solitaire du Figaro donnait une conférence passionnante, consacrée à ces enjeux.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Desjoyeaux a rappelé qu’il y avait déjà quelques gains non négligeables à réaliser en travaillant sur les carènes, les matériaux, et aussi le routage ; y compris le routage de type « mixte » voile et moteur. Le skipper et son équipe ont d’ailleurs noué de longue date un partenariat avec MaxSea. A ce propos, un petit rappel historique du « professeur » Desjoyeaux :

« Si vous regardez dans la bibliographie, les premiers algorithmes d’optimisation de trajectoire n’étaient pas faits pour les bateaux à voile et pas plus pour les bateaux de course : ils étaient faits pour les navires de commerce, pour optimiser la façon dont ces bateaux contournaient les noyaux de houle ; parce que quand les vagues sont trop grosses, vous ne pouvez pas aller au régime le plus élevé, donc vous êtes obligés d’aller moins vite, et s’il y a un gros noyau de houle, vous devez le laisser passer ou le contourner. »

Les penons électroniques, c’est maintenant


Club Méd2Mer Forte, bureau d'études de Michel Desjoyeaux a passé un accord de partenariat avec l’armateur du paquebot à voile Club Med 2 qui porte sur l'optimisation de l'usage de ses voiles.Photo @
Le vif du sujet, ce sont les partenariats que Mer Forte a mis en place par exemple avec l’armateur du paquebot à voile Club Med 2, ou encore avec le projet « Néoliner » – un véritable cargo à voile du XXIe siècle.

Pour le premier de ces deux navires, le bureau d’études de Desjoyeaux est intervenu afin d’aider l’équipage à optimiser l’usage de ses voiles. En lui faisant par exemple profiter du fameux brevet de penon électronique déposé par Mer Agitée. De quoi s’agit-il ? Tous ceux qui ont fait de la course de nuit, qu’il s’agisse du Fastnet, du Vendée Globe ou d’une étape nocturne du Tourduf, en ont rêvé au fond de leur bannette et plus encore quand ils étaient à la barre : des penons que l’on peut aussi utiliser de nuit…

« Sur les avions, note Desjoyeaux, et même sur l’Airbus A380, ils utilisent des petits fils, ils filment l’aile pendant que l’avion vole et après ils dépouillent les images ; ce qui nécessite un volume de stockage énorme et aussi un temps de traitement très long. Avec le petit penon électronique, vous avez la même info, mais en temps réel, et de façon électronique. Quand j’ai raconté ça à un des ingénieurs d’essais en vol d’Airbus il m’a dit : « Bah c’est génial, comme ça on va pouvoir observer l’écoulement des fluides autour de nos ailes y compris la nuit – et en hiver, par exemple, on gagne pas mal d’heures de travail… » Avec ce petit capteur-là, sur le Club Med 2 où la passerelle est à l’avant, l’équipage peut suivre le réglage de ses sept voiles – et qui dit réglage dit optimisation. Et aujourd’hui un bateau de course qui n’a pas de penons dans ses voiles ne gagnera aucune course – jamais ; c’est pas possible ! »

Conférence Michel DesjoyeauxLa conférence de Michel Desjoyeaux se tenait au Grand Palais, à Paris, dans le cadre de la COP21.Photo @ Mer ForteMais en quoi consiste exactement ce penon électronique, et a-t-on une chance de voir cela bientôt sur nos voiliers de plaisance ? Sur le principe, rien de très compliqué. Mich’Desj nous explique :

« C’est très simple et c’est breveté, donc maintenant je peux raconter… C’est un vrai penon physique ; tu as dans ta voile le vrai penon, que tu peux voir avec tes yeux, mais il est fixé sur une jauge de contrainte, autrement dit un petit capteur d’effort, et on analyse les données dans un petit calculateur qui se trouve juste à côté de la partie physique du capteur. On transmet ensuite à un petit récepteur, et après on utilise l’info. On a développé un petit soft, mais à terme on peut envoyer cette info dans n’importe quoi, par exemple un pilote automatique. »

Envoyer l’info des penons eux-mêmes au calculateur du pilote automatique, voilà qui semble assez prometteur en effet… Mais après, que va-t-il rester aux vrais barreurs si vous leur enlevez leurs penons ? Avec leurs accéléromètres, les pilotes sont déjà capables de « sentir » les vagues, alors si maintenant ils ne voient plus seulement le cap, mais aussi les écoulements des filets d’air sur les voiles, où va-t-on ?

Le retour de la voile de travail : vaste programme

Le projet « Néoliner », porté par Néoline, est encore plus intéressant, et autrement plus ambitieux. Il s’agit d’un cargo roulier de 120 à 130 mètres (pour un peu plus de 5 000 tonnes de port en lourd), capable de tenir une vitesse commerciale de 11 nœuds (soit environ la moitié de la vitesse des navires de commerce « normaux »), et en naviguant essentiellement à la voile (avec une propulsion auxiliaire de type diesel-électrique). C’est donc un navire capable de remonter au vent. Il est doté à cet effet de deux dérives pivotantes.

Michel Desjoyeaux présente les grands voiliers du futurExemple du travail réalisé par le bureau d’études Mer Forte pour le plan de voilure et la carène du Neoliner.Photo @ Mer Forte

Et il ne manque pas d’allure ! « L’idée, précise Michel Desjoyeaux, n’est pas du tout de faire un bateau révolutionnaire, mais de combiner des technologies qui ont fait leurs preuves ailleurs. Le gréement type « duplex » du Néoliner n’a rien de très nouveau puisqu’il avait été expérimenté en 1958. »

Prudents, les responsables de Néoline ne prétendent pas entrer en concurrence directe avec les grands acteurs du transport maritime, et précisent bien que ce nouveau type de navire visera plutôt des marchés situés à la marge, pour certains types de marchandises présentant telle ou telle caractéristique particulière (sur le plan de l'encombrement ou autre)… et dans certaines zones ou sur certaines liaisons propices du point de vue de la météo - avec des vents un tant soit peu favorables

Et au fait, que pense Desjoyeaux de la traction des navires de commerce par cerf-volant, concept cher à un autre coureur au large de génie, à savoir Yves Parlier (projet « Beyond The Sea ») ? Eh bien figurez-vous que le « professeur » Desjoyeaux et « l’extraterrestre » Parlier n’ont pas forcément le même point de vue. A tout le moins, le premier se montre plutôt sceptique :

« Y'a déjà des gens qui ont travaillé dessus ; moi j’ai un petit peu de mal à y croire. Vous savez comment ça fonctionne un cerf-volant ? Ce n’est pas si simple que ça ; et il y a pas mal d’inconvénients aussi. Mais il n’y a pas de solution miracle, et c’est ce qui est intéressant… Par exemple, un des problèmes du bateau qu’avait le commandant Cousteau, l’Alcyone, c’est qu’il nous vendait un tube et puis un espèce de bord de fuite orienté, mais très souvent il omettait de dire qu’il y avait besoin d’un aspirateur pour que ça marche. Il y a beaucoup de choses qui ont déjà été faites, que ce soit les cylindres de Magnus de l’Alcyone, les cerf-volants, les ailes… On a même vu des projets arriver dans lesquels c’est carrément l’ensemble de la coque qui a une forme de profil d’aile, symétrique bien sûr. »

Michel Desjoyeaux présente les grands voiliers du futurExemple du travail réalisé par le bureau d’études Mer Forte pour le plan de voilure et la carène du Neoliner.Photo @ Mer Forte

Michel Pery, l'un des responsables de Néoline est alors venu renchérir : « J’ai travaillé pour une compagnie dans laquelle on avait étudié ce sujet-là, pour un refit, et pour une route idéale du point de vue des vents dominants. Alors déjà, ce ne sera jamais la propulsion principale, ce n’est qu’un appoint. Et il y a deux phases très délicates : le début du déploiement et la fin de la récupération. Quand vous approchez la voile du navire, le vent est perturbé et donc il y a un risque de destruction du cerf-volant. Et si vous détruisez l’aile, le retour sur investissement ne sera jamais atteint. »

Last but not least, le « professeur » n’a pas oublié d’inclure dans son discours un vibrant plaidoyer en faveur d’une véritable formation à la voile pour les marins du commerce :

« Ces marins n’ont aujourd’hui plus aucune formation à l’utilisation d’un voilier. Soit ils font de la voile à côté, et ça leur sert quand ils sont à la passerelle, soit ils ne savent pas ce qu’est un bateau à voile. Il faut qu’il y ait une prise de conscience des organismes de formations ; les écoles de marine marchande devraient, à mon sens, ne serait-ce qu’en termes de culture générale, remettre de la voile. »

A bon entendeur…