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Tara à Paris & Exposition

Romain Troublé : «Les voileux ne s’intéressent pas assez aux océans !»

  • Publié le : 27/11/2012 - 14:30

Tara à ParisTara est amarré dans les beaux quartiers parisiens, entre les Champs Elysées et les Invalides, jusqu’à la fin janvier 2013.Photo @ Didier Ravon

D’accord. En ce moment, au Grand Palais, tout le monde vous dira que c’est la rétrospective du peintre américain Edward Hopper qui n’est à manquer sous aucun prétexte ! Pourtant, à quelques centaines de mètres de là, près du pont Alexandre III, c’est bien le voilier d'exploration Tara qui est amarré depuis quelques semaines, au port des Champs-Elysées, mâté, dans son jus – et ce jusqu'au 27 janvier. Et l'expo qui jouxte cet extraordinaire bateau polaire est à voir absolument. Rencontre à bord avec Romain Troublé, qui a participé à deux Coupe de l'America à Auckland (6e Sens et Areva), aujourd'hui secrétaire général de la fondation Tara Expédition.

 

Romain TroubléAprès deux participations à la Coupe de l’America, Romain Troublé est désormais secrétaire général de la Fondation Tara. Photo @ Bruno Troublévoilesetvoiliers.com : Pourquoi Tara est-elle amarrée sur la Seine, en plein cœur de Paris ?
Romain Troublé : D'abord pour présenter une exposition sur les dernières navigations de notre goélette, et aussi pour accueillir et faire visiter Tara à plusieurs centaines de classes qui viennent de toute l'Ile-de-France en semaine, plus les centres aérés durant les vacances scolaires, celles de Noël notamment.

v&v.com : Il est donc possible de visiter le bateau ?
R.T. : Seulement les scolaires. Le public peut monter sur le pont, mais pas se rendre à l'intérieur : on s'est fait voler beaucoup de choses quand on faisait visiter l'intérieur et cela reste compliqué d’y circuler, car il n'y a pas de possibilité de rentrer par une extrémité et sortir par l'autre…
Et puis c'est bien aussi qu'il reste un peu d'imaginaire et une part de mystère ! Quand je vois toutes les vidéos qu’envoient les marins du Vendée Globe, je trouve que cela dénature l'aventure ! Les découvrir en polaire dans leur bateau, face à la caméra, cela démystifie et galvaude un peu la course, non ?

v&v.com : Dans ce cas, pourquoi venir amarrer Tara à Paris, dans les beaux quartiers ?

Romain Troublé : Un parcours éclectique. Il se considère issu "de la mer et de la montagne". Bien né, tombé dans la voile dès son plus jeune âge, Romain Troublé – le neveu d'Agnès B et le fils de Bruno, double sélectionné olympique, vainqueur de la Quarter Ton Cup, barreur des bateaux du baron Bich lors des Coupe de l'America dans les années 80, et l'un des organisateurs incontournables de la Louis Vuitton Cup ensuite – a également un brillant parcours. Il a louvoyé entre les études et la voile à haut niveau – DEA de biologie moléculaire, deux Coupes de l'America comme équipier d'avant, puis Master HEC. Il a ensuite enchaîné des missions d'organisation aux pôles Nord et Sud et en Sibérie avec des scientifiques travaillant sur les mammouths. Puis quand son cousin Etienne Bourgois, patron d'Agnes b a racheté Tara, Romain est naturellement rentré dans l'aventure comme chef de projet, dès l’été 2004. Aujourd'hui, à 37 ans, il est le secrétaire général de la fondation Tara Expédition.  D.R.

R.T. : Pour présenter le programme du bateau, mais pas seulement. Tara n'est en fait que le support logistique, or l'expo parle des enjeux, de la situation en Arctique, explique à quoi servent les océans, pourquoi ils sont si importants pour l'humanité… Point dont on n’a pas pleinement pris la mesure aujourd'hui. Il s’agit tant de sensibiliser les gens que de les emmener – petits ou grands – pour un bref voyage.

v&v.com : Tu estimes que les marins ne se soucient pas suffisamment de leurs océans ?
R.T. : Absolument ! J'aimerais que les voileux s'intéressent un peu plus aux enjeux des océans et pas uniquement à la navigation. Je parle aussi des plaisanciers, et des professionnels… On devrait passer notre temps à faire ça !

v&v.com : Quel est le prochain programme de Tara ?
R.T. : On a construit le projet sur trois ans. Après Paris, nous partons pour un tour de Méditerranée : dix jours fin février à Marseille, Monaco début mars, puis Villefranche-Sur-Mer, Nice et un arrêt dans un port du Var. Puis on va s’amarrer à Bordeaux… Ensuite, nous ferons un arrêt technique d'un mois à Lorient pour préparer la prochaine expédition – le tour de l'Arctique – par la route au Nord de l'Asie et le passage du Nord Ouest.

v&v.com : Avec toujours l'observation du plancton comme leitmotiv ?
R.T. : Oui, évidement. Le projet scientifique sera dans la continuité de l'observation du plancton que nous avons fait sur Tara Oceans. Il y a une dynamique en place, ces gens travaillant ensemble depuis trois ans, et nous avons encore à bord le matériel d'étude, donc ce serait dommage de ne pas en profiter. On a tout bloqué pour un an afin que cet équipement ne parte pas dans les labos du monde entier, ainsi nous aurons du plancton de tous les océans. C’est le gros avantage de cette expédition, que tout soit comparable parce que l’on utilise la même technique, les mêmes appareils, la même calibration… C'est là, la puissance de ce projet.

Le plancton de TaraL’ampiphode (zooplancton) a été collecté par Tara dans le Pacifique Nord, l’an dernier. Ce crustacé capture les animaux gélatineux et les découpe avec ses pinces. Il en mange une partie et recycle l’autre pour façonner sa propre tunique de cellulose ! Photo @ D.R. Phronima / Tara Expéditions

v&v.com : Mais quel est son but ?
R.T. : C'est déjà de connaître ce qu'il y a… On ne sait rien des 92 % de cette micro biomasse qui vit dans l'eau et qui est invisible. On veut comprendre comment marche l'écosystème. Quel animal rend service à qui ? Qui fait quoi ? Dans quelles zones trouve-t-on certains types de plancton et pas d'autres ? J'espère que dans quelques années on pourra définir un écosystème et son état de santé rien qu’en versant un litre d'eau de mer dans un appareil ! Mais aujourd’hui, ces indicateurs sont inconnus.

v&v.com : Vraiment ?
R.T. : Ah oui, le plancton est terriblement mal connu ! Ce qui m'a frappé… Comme le dit Patrick Wincker du Génoscope, au Centre de National de Séquençage : «En suivant le projet Tara, on ne peut que prendre conscience de l’étendue de notre ignorance.»

v&v.com : Et à quoi serviront ces connaissances ?
R.T. : On travaille aussi sur l'aspect macro, car l'idée est de modéliser. Par exemple, la morue a quitté les côtes françaises car sa proie – son plancton – a migré, la température de l'eau ayant changé. Et ce changement de zone, tu peux le prévoir, donc tu peux connaître cette chaine alimentaire, mieux pêcher et mieux s'adapter.

v&v.com : Et la suite ?
R.T. : On cherche des fonds pour mieux financer la recherche qui découle de ces expéditions. Avec le CNRS, le laboratoire de biologie moléculaire européen comme le CERM… et aussi pour faire deux nouvelles expéditions après l'Arctique en 2013, plus portées sur le corail qui est localement un gros vecteur de PIB. Plus tu vas vers l'Ouest, dans les massifs coraliens du Pacifique entre Panama et l'Indonésie, plus le nombre d'espèces augmente et plus la biomasse diminue. Ce sont aussi des nurseries pour les poissons et les pêcheries… Enfin, on a envie de faire une autre dérive arctique en 2016-2017. In fine, notre objectif est de faire comme Cousteau qui a fait rêver et sensibiliser tellement de monde !

v&v.com : Quel est le budget annuel de Tara ?
R.T. : Hors campagne d’expédition, c'est 1,2 million d'euros. Quand nous sommes en expédition, c'est 2 millions.

Goélette tout terrainLancée en 1989, cette goélette en aluminium de 36 mètres de long par 10 mètres de large a prouvé sa légendaire fiabilité et sa remarquable conception, d"abord avec Jean-Louis Etienne (Antarctica), puis avec Peter Blake (Seamaster), avant de s’appeler Tara. Photo @ D.R. F. Latreille/Tara Expéditions

v&v.com : Combien de milles avez-vous parcouru avec Tara ?
R.T. : Tara n'a jamais autant navigué depuis que nous l'avons acquis. On doit être à plus de 120 000 milles – soit plus de quatre tours du monde – sur ce plan Bouvet-Petit qui est en super forme… Comme le bon vin, il se bonifie au fil du temps !

 

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Voir Tara et l'exposition

L'exposition est ouverte en semaine de 11 à 18 heures (sauf le mardi) et le week-end de 10 heures à 18 heures 30. Gratuit pour les enfants jusqu'à 8 ans, 2 euros de 8 à 12 ans, 5 euros pour les chômeurs et étudiants et 6 euros pour les adultes.
Un magnifique ouvrage sur la dernière expédition aux éditions Actes Sud est à découvrir sans faute !
> Plus d'infos, ici.