Actualité à la Hune

Tara Oceans Polar Circle 2013

J’ai dit au-revoir à Tara !

  • Publié le : 11/06/2013 - 00:08

Tara : une goélette de 36 mètresPlan Bouvet-Petit construit par le chantier SFCN de Villeneuve-la-Garenne en 1989, Tara a d'abord été le voilier polaire de Jean-Louis Étienne puis le bateau d'exploration de Peter Blake. (Cliquez sur les images pour les agrandir.Photo @ Francis Latreille (Fonds Tara)

La goélette scientifique Tara a quitté son port d’attache de Lorient pour six mois de navigation arctique, une nouvelle expédition et de nouvelles destinations. Ambiance d’avant départ.

 

Entre deux expéditions du voilier polaire Tara, j'ai eu la chance d'embarquer en tant que correspondante de bord, le long des côtes françaises. Alors quand, fin mai, il fut temps pour la goélette de repartir en mission, je me suis retrouvée à agiter ma collection de mouchoirs sur les quais lorientais. Deux jours pour fêter ça, un pour s'en remettre.

Mais pour fêter quoi exactement, me demanderez-vous ? Son départ en Arctique, donc. Passage du Nord-Est, passage du Nord-Ouest, archipel Franz Joseph, Ilulisat, Québec, Saint-Pierre-et-Miquelon... Autant de sauts de puces autour du pôle Nord pour une mission – la collecte et l'étude du plancton – qui n'a pas changé. Tara Oceans Polar Circle, ce sont six mois de navigation et 25 000 kilomètres à parcourir pour un peu plus d'un an de préparation. Le week-end de Pentecôte, l'équipe de Tara a ainsi fini de charger le bateau et embarqué. Récit.

 

J-1, rencontre avec le petit monde de Tara
Exposition Tara à LorientFonte de la banquise, expéditions antérieures, rôles du plancton... L'exposition installée à côté de la Cité de la Voile est ouverte au public jusqu"au 29 septembre prochain.Photo @ D.R. Lorient AgglomérationAu port de la base de sous-marins de Lorient, sur l'esplanade qui jouxte la Cité de la Voile, de gros conteneurs ont été assemblés les uns à la suite des autres, comme un tunnel. C'est l’exposition itinérante sur les océans et les missions de la goélette, "Tara Expéditions à la découverte d’un nouveau monde : l’Océan", qui se visite jusqu’au 29 septembre.

Je déambule dans la pénombre depuis quelques minutes quand j'entends un sonore «Arrrne !» C'est Loïc Vallette, le capitaine de Tara, qui m'interpelle... à sa manière. Sur Tara, les surnoms sont légion – et je ne sais pas ce que j'ai fait pour mériter celui-là. «Alors, ces préparatifs ? – Ben, on est bien, là. On part avec un bateau prêt. Tu vas voir, ça a changé depuis que tu as débarqué : on a rajouté des ordinateurs et de nouveaux appareils et ça clignote de partout ! Il y a un appareil dans la cale avant, on dirait R2D2 ! Il y a des trucs qui ne sont pas encore arrivés, mais on les aura à Tromsø... Dans un mois !»
En route pour le ponton où Tara est encore amarrée pour une nuit, je tombe sur Joëlle et Jean-Jacques, des inconditionnels de la goélette. Lorientais, la soixantaine, ils sont de toutes les conférences, de toutes les projections, de tous les départs. Des inconditionnels, je vous dis. «On a apporté huit paquets de crêpes à l'équipage, hier, pour leur souhaiter un bon voyage, mais je crois qu'ils ont déjà tout mangé !», s'esclaffe Joëlle. Voir l'engouement et la fascination que ce voilier peut exercer sur les gens m’étonne toujours !
À mesure que je progresse, l’agitation est de plus en plus remarquable. L'un marche rapidement un talkie-walkie à la main, l'autre trimballe une caisse et un autre encore, de grosses parkas. Dominique Limbour, la cuisinière du bord, tient quelques rouleaux de nappe antidérapante dans ses bras. La cinquantaine sereine, vêtue d'un bleu de travail floqué du logo Tara, elle sourit paisiblement. «C'est bon, toute la nourriture est à bord ? J'espère que tu as du café !» «Oh ça, oui !»

Sur Tara, les journées sont longues, les nuits aussi et le café coule à flot. Cinq mois de nourriture ont été embarqués. Pas de quoi faire la totalité de l'expédition, mais cela permet déjà de tenir un bon moment. Sans compter le frais, qui viendra s'ajouter à chaque escale.

Derniers préparatifsLa veille du départ, les scientifiques (ici, Julie Poulain, du Genoscope d'Evry) finissent de trier, ranger et préparer le matériel embarqué.Photo @ Philippe de la Reberdière Tara Expéditions

Toute la journée, le pont de Tara est ouvert au public. À bord, quelques marins ont été réquisitionnés pour jouer les guides. Depuis mon dernier passage à bord, quelques modifications ont été apportées, du matériel scientifique a été installé et de nouvelles personnes sont arrivées. Je croise Daniel Cron, chef mécanicien sur la première partie de l'expédition. «Oh, il y a des petits trucs à régler mais ça, on pourra le faire une fois en mer. Il y a juste Margaux, dans le Wet Lab, qui finit de tout installer si elle ne veut pas partir avec nous demain !»

Je passe la tête dans ce qui ressemble à un gros placard en métal arrimé sur le pont arrière de Tara. Recroquevillée sous les plans de travail, je trouve effectivement Margaux Carmichael, biologiste de la station de Roscoff, en train de visser des tuyaux. C'est dans ce laboratoire extérieur, déjà présent lors de l’expédition Tara Oceans mais ayant bénéficié de quelques travaux d'isolation, histoire que les scientifiques puissent travailler sans finir congelés, que les appareils de filtration du plancton trouvent leur place.

«Un peu plus haut, s'il te plaît !» La voix est celle de François Aurat, perché à une vingtaine de mètres. Le marin a grimpé dans le mât arrière pour fixer l'une des caméras embarquées. Lors de cette nouvelle expédition, on pourra bénéficier non seulement des images du correspondant de bord, mais aussi de celles d'une poignée de caméras disposées un peu partout sur le voilier. Tara se lance dans la télé-réalité polaire...

À quaiMalgré ses 36 mètres de long, Tara paraît soudain petite à côté de son voisin de ponton, le maxi trimaran Banque Populaire 7, skippé par Armel le Cléac'h !Photo @ Philippe de la Reberdière Tara Expéditions

RosetteSur le pont arrière de Tara, prête à être mise à l'eau : la Rosette CTD, instrument phare de l'expédition, chargée de récolter du plancton à différentes profondeurs. Photo @ D.R. Lorient AgglomérationSous le pont, je croise pas mal de cartons et de boîtes entreposées, un fer à souder dans la timonerie, quelques papiers éparpillés. Ça sent le bouillonnement du départ !

Dans le carré, assis sur l'une des banquettes, j'aperçois Philippe Clais, administrateur du Fonds Tara. L’air amusé, cet ancien capitaine d'armement regarde tout ce petit monde s'agiter. A ses côtés, deux scientifiques travaillent sur leur ordinateur. Non loin, dans le PC communication, Loïc Vallette fait les derniers comptes : «Comme ça, c'est fait et je suis tranquille avant de partir !»

Dans la cuisine, le thermos de café est, comme à l'accoutumée, posé en évidence. Un peu plus loin, dans le Dry Lab – le labo sec – où sont entreposés une dizaine d'ordinateurs, deux personnes finissent de tout installer. Équipage et scientifiques sont à bord depuis quelques jours déjà ; on sent que chacun est en train de prendre ses marques, petit à petit.

Quelques heures plus tard, tout le monde se retrouve à La Base, lieu désormais incontournable pour les Taranautes en escale à Lorient. Et pour cause : le bar est placé sur les quais, presque en face du voilier.
Ce soir-là, on croise un condensé de tous ceux qui gravitent autour de la planète Tara : anciens équipiers, scientifiques, amis et familles. Il y a aussi Thierry Mansir, le coordinateur médical du voilier, la navigatrice Catherine Chabaud ou encore Jean Collet, conseiller technique et premier capitaine de la goélette polaire, du temps où celle-ci s'appelait Antarctica. Ça discute, ça rit, ça danse un peu aussi et puis les gens s’éclipsent au fil de la soirée. Selon leurs fonctions et leurs rotations, les marins prendront la mer, demain, pour deux ou trois mois... Et Tara, pour six !

Photo de familleMarins et scientifiques. La majeure partie de l'équipage qui participe au démarrage de l"expédition, en compagnie d'Etienne Bourgois, propriétaire de Tara (au fond, en rouge).Photo @ Philippe de la Reberdière Tara Expéditions

Jour de grand départ
11h, Cité de la Voile, conférence de presse. À la question «Quelles sont les conditions pour le départ ?», Loïc Vallette répond, confiant : «Il ne pleut jamais pour un départ de Tara !» Un peu avant 15 heures, le ciel noircit et les gouttes suivront de près. Raté.

Juste avant le départ, je croise Louis et Daniel, deux marins du bord, sur le quai. Ils débarquent tout juste un gros sac d'un camion : «C'est le spi, on l'avait oublié au local !» La voile est jetée dans un caddie et file à toute allure vers le voilier.

Tara largue les amarresCris, applaudissements, corne de brume : ambiance chaleureuse sur les quais de la Base des sous-marins de Lorient, au moment de larguer les amarres !Photo @ Lorient Agglomération

FlotilleUne flottille de voiliers et de vedettes accompagne Tara à la sortie du port. Parmi eux, on reconnaît la coque noire de l'un des bateaux de l'ONG maritime Sea Sheperd.Photo @ Lorient AgglomérationÀ quelques minutes de l'appareillage, une douce euphorie règne dans l'air. Les journalistes s'amassent sur un espace de 2m2 au bout du ponton, prêts à shooter dès que les amarres seront larguées. D'autres sont à bord. Ils débarqueront un peu plus tard, après la bénédiction du voilier par le diacre de l'île de Groix.

Les marins affichent un large sourire. «Il est temps qu'on parte, là !», lâche l'un d'eux. On les sent soulagés et avoir hâte de retourner naviguer, de s'éloigner de la foule des derniers jours et de retrouver la quiétude marine… Et la vie à bord à 14, avec son rythme propre aux expéditions de Tara, faites de navigation, de prélèvements et d’observations du plancton.

Derniers baisers échangés. Dernières blagues. Dernières photos de l'équipage à la proue du voilier. On rit, on se salue, on se souhaite plein de belles choses. On ne sent pas les quelques gouttes qui commencent à tomber. Le capitaine prend son poste sur le pont. Alors qu'il parle dans le talkie-walkie à l'équipier posté à l'avant du voilier, une journaliste enregistre avec son micro. Sur le quai, les filles de Dominique, la cuisinière, affichent un sourire légèrement crispé. On voit rarement sa mère partir en expédition polaire...

Doucement, la goélette se détache du quai. Certains la suivent jusqu'au bout du ponton. D'autres la regardent partir, sans bouger. Tout en se disant qu'il y a soudain un vide sur les quais lorientais. Et que celui-ci ne sera pas comblé avant six longs mois.

 

………..
L'expédition Tara Oceans Polar Circle en quelques mots

Tara 2013 : 6 mois d"expéditionSix mois d’expédition, 11 escales, passage du Nord-Ouest et du Nord-Est : ça fait rêver !Carte @  laniakCe nouveau départ n'est autre que la continuité de la précédente expédition, Tara Oceans (2009-2012), qui aurait dû mais n’a pas pu se terminer en Arctique. L'objectif reste donc le même : récolter du plancton dans tous les océans, pour pouvoir ensuite l'analyser.

Le plancton joue un rôle fondamental dans la chaîne alimentaire, dans le processus d'acidification des océans et surtout, dans la régulation du climat via l'absorption du carbone. A bord de Tara, marins et scientifiques (biologistes et océanographes) font donc des prélèvements là où l'activité planctonique est la plus importante, en lisière de banquise. Ils en profiteront pour faire d'autres mesures en parallèle, comme le taux de mercure présent en mer ou dans l'atmosphère, ou encore la concentration de particules en plastique dans les eaux arctiques.

L'expédition permet également de comprendre un peu mieux l'état de l'écosystème marin arctique, d'identifier les pollutions que se trouvent dans ces régions reculées et de sensibiliser sur les enjeux qui menacent l'environnement arctique (ouverture des routes maritimes, navigation accrue, développement du tourisme, opportunités de pêche, exploitation des réserves de matières premières...).
> Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site Tara Expéditions.

 

Côté navigation, l'Arctique, ça donne quoi ?
Icebergs ou pire, growlers – ces morceaux de glace transparents qui flottent à fleur d’eau et que l'on découvre souvent trop tard... Plus la banquise qui peut boucher l'entrée d'un fjord en deux jours à peine. Pour ne pas rester coincé, le capitaine aura donc le nez collé aux cartes satellites des glaces, que les pays des zones traversées mettent à jour quotidiennement.

Côté météo, la brume sera souvent de la partie et le temps sera changeant, passant de la pétole à 35 nœuds en un rien de temps. Et puis le bonnet est de rigueur puisque les températures oscillent entre -10°C et +5°C, au-delà du cercle polaire, à cette période de l’année.

Par ailleurs, beaucoup de zones d’Antarctique ne sont toujours pas cartographiées. Si le capitaine a déjà passé quelques heures à étudier les ports du Grand Nord sur Google Maps – véridique, j'y ai assisté !–, ça ne fait pas tout. Dans les zones où il n'existe pas de cartes, il va donc falloir avancer lentement...

Et Loïc Vallette, le capitaine de Tara, de conclure : «Il fera jour en permanence pour la majeure partie de l'expédition. On doit faire un maximum de stations scientifiques en bord de banquise, avec un timing assez court entre les deux passages clefs du Nord-Ouest et du Nord-Est. Par ailleurs, il y a un problème de logistique, là-haut, car on est loin de tout. Impossible de trouver du matériel ou d’aller chez le médecin facilement... Il va falloir être prudents.»

 

Tara Oceans Polar Circle en quelques chiffres
25 000 kilomètres autour du Pôle Nord
202 jours
15 personnes à bord
57 personnes au total qui se relayeront à bord (17 membres d'équipage, 40 scientifiques)
11 nationalités représentées
15 stations scientifiques au total
23 appareils scientifiques
1 000 mètres de profondeur en moyenne pour l'échantillonnage
2 300 mètres de câble utilisés pour l'échantillonnage
5 000 échantillons prévus
202 mises à l'eau de la rosette CTD

 

Les escales de l'expédition 2013
-
Tromsö : 13 au 21 juin
- Murmansk : 24 au 29 juin
- Doudinka : 26 juillet au 1 aout
- Franz Joseph : 7 au 9 aout
- Pevek : 30 aout au 3 septembre
- Tuktoyaktuk : 18 au 21 septembre
- Resolute : 1 au 5 octobre
- Ilulissat : 15 au 20 octobre
- Québec : 10 au 16 novembre
- St Pierre-et-Miquelon : 20 au 24 novembre
- Retour à Lorient : 6 décembre

 

Exposition «Tara Expéditions à la découverte d’un nouveau monde : l’Océan».
Esplanade Cité de la Voile Éric Tabarly, Lorient
Du 20 mai au 29 septembre

 

Et si ce n'est déjà fait... à signer !
L'Appel de la Haute Mer, avenir de l'Humanité, ici.
Lancé en avril dernier lors d'une conférence internationale co-organisée par Tara Expéditions au Conseil Économique, Social et Environnemental, son but est de participer à la construction d'une gestion durable des océans. Les initiateurs de cet appel (Tara, ONG, institutions,...) espèrent ainsi peser sur les négociations des Nations Unies qui ont actuellement lieux et aboutiront en 2014 pour donner un cadre à la gestion de la biodiversité de la Haute Mer.

 

A voir enfin, le film de Sylvain Marmugi, sur les préparatifs de l'expédition 2013 :