Note :
Record ou régate ?
Depuis hier, Banque Populaire V et Groupama 3 tirent tout deux sur leurs amarres dans le port de Brest, prêts à rejoindre au signal de leurs routeurs la ligne de départ du Trophée Jules Verne, au large d'Ouessant.
En mettant à profit la première fenêtre météo potable depuis bien longtemps, les deux trimarans géants pourraient donc transformer leur quête de record en régate planétaire... Un match-race pas forcément du goût des routeurs, comme nous l'a expliqué Marcel Van Triest qui s'occupe de la trajectoire de Banque Populaire V.
Embarqué pour le record de l'Atlantique l'été dernier, le marin et météorologue hollandais reste cette fois-ci à terre pour router Banque Populaire V. Un
Marcel Van Triest : Que le bateau et l'équipage se tiennent prêts à embarquer. Moi, je regarde les fichiers deux fois par jour, un le matin et un le soir. Je fais un rapport en milieu de journée et je rappelle l'équipage le soir s'il y a une évolution significative suite aux nouveaux fichiers.
v&v.com : Groupama 3 a rejoint Brest hier, mais dit rester en code rouge. La fenêtre qui se prépare pour vendredi soir ou samedi est-elle vraiment valable ?
M.V.T. : Si on est en code orange aujourd'hui, c'est que l'incertitude est très élevée. On n'est pas certains de prendre cette fenêtre, mais on veut être sûrs de ne pas la rater. Parfois, tu sais, à cinq ou six jours devant, il n'y a rien à attendre, c'est facile. Là, à deux jours près, il peut se passer beaucoup de choses. C'est vrai que c'est une micro fenêtre. La nouveauté depuis hier matin, c'est un minimum dépressionnaire qui se balade dans le Sud-Ouest des Açores et peut venir perturber l'alizé. Ça obligerait à longer les côtes africaines, ce qui n'est pas l'idéal pour se présenter dans le Pot au noir.
v&v.com : Sur une situation météo identique en novembre ou décembre, le code aurait-il été le même ?
M.V.T. : On aurait aussi été en code orange, mais j'aurais été moins préoccupé. Ce qui m'inquiète aujourd'hui, c'est de rater le coche et de nous retrouver en code rouge la semaine prochaine, peut-être à nouveau pour très longtemps. Ceci dit, les routages nous mettent en 5 jours 18 heures au mieux à l'équateur et 6 jours 6 heures au pire. Avec une bonne probabilité autour des 6 jours. (Par comparaison, Groupama 3 avait mis 5 jours 15 heures lors de sa tentative avortée en novembre dernier. Record à battre. NDLR.) Ce n'est pas si mauvais, mais il faut voir si les fichiers confirment ça.
On va mettre environ 8 jours pour être à Sainte-Hélène, alors jusque là,
c'est encore un peu la boule de cristal.
v&v.com : Et l'Atlantique Sud, tu peux déjà avoir une vision ?
M.V.T. : Aujourd'hui, l'anticyclone de Sainte-Hélène n'est pas vraiment bien placé pour faire une belle trajectoire dans l'Atlantique Sud, comme celle d'Orange 2 qui avait pu vraiment bien couper le fromage. Mais on va mettre environ 8 jours pour être à Sainte-Hélène, alors jusque là, c'est encore un peu la boule de cristal.
Prévision sur le proche Atlantique du 20 janvier pour le 23 janvier. Derrière le front froid, les vents de Nord-Ouest de 15 noeuds environ devraient permettre au trimaran de dégolfer rapidement pour ensuite glisser le long du Portugal et rejoindre l'équateur en 6 jours.
Photo © D.R. (Met Office / Crown)
v&v.com : Les deux bateaux risquent de prendre la même fenêtre. Est-il probable qu'ils partent néanmoins avec quelques heures d'écart ?
M.V.T. : J'en sais rien. On a eu la même situation à New-York pour le record de l'Atlantique Nord l'été dernier. On était obligés de partir du ponton ensemble à cause de la marée. On s'est retrouvé sur l'eau et on est parti quand même avec quelques heures de décalage. Chacun pensait que c'était le meilleur moment ...
v&v.com : Le top départ, c'est toi qui en prends la décision ou c'est le skipper ?
M.V.T. : C'est un peu comme à l'hôpital. Quand le docteur te dit <il faut faire ça>, c'est difficile de dire non. Après, c'est Pascal (Bidégorry, le skipper. NDLR.) qui a le dernier mot, mais bon... Pour l'Atlantique Nord, j'étais à bord... Et c'est un départ un peu particulier : quand tu es devant New-York, que tu as hissé les voiles, tu n'es plus vraiment tranquille. Dès que tu abats, le bateau part à 40 noeuds. Tu déclenches le départ moins d'une heure avant, juste le temps de tout régler, de faire le petit bord pour affiner les réglages et couper la ligne à fond la caisse. A Ouessant, ça va être un peu différent car je serai au bureau. (La société de Marcel Van Triest est installée à Palma de Majorque. NDLR.) Et puis, on va attendre que la pression rentre car derrière le front froid, il n'y a pas beaucoup de vent tout de suite. Je risque de donner une fenêtre plus large entre trois et cinq heures et on affinera en fonction de ce que les gars auront sur l'eau.
Avoir un bateau autour, ça complique la vie.
v&v.com : Tu as été navigateur sur Groupama 3 (record de l'Atlantique 2008) avant de rejoindre Banque Populaire V. Tu es le seul des deux équipages à avoir navigué sur les deux bateaux. C'est un gros plus ?
M.V.T. : Je connais bien l'état d'esprit de l'autre bateau. Est-ce que c'est un avantage ? Je ne sais pas. Je veux éviter, surtout au début, de faire une régate. Je pense que la route est longue. Si on commence à faire une régate à partir d'Ouessant, je pense que c'est bien ni pour l'un, ni pour l'autre.
S'il partait dans les prochaines heures, Banque Populaire 5 pourrait devoir enchaîner les manoeuvres pour rester dans la pression.
Photo © Benoît Stichelbaut (Banque Populaire)
v&v.com : Ils vont quand même avoir du mal à s'en empêcher !
M.V.T. : Sûrement, oui ! Mais avoir un bateau autour, ça complique la vie. J'aurais vraiment préféré être tout seul. Tu n'as que la météo à faire. Tu peux dire, <Ici, je veux investir 50 milles parce que je sais qu'il ya un truc à exploiter dans trois à quatre jours.> S'il y a un bateau à côté, 50 milles de perdus, ça fait mal. On est tous des régatiers et c'est dur à avaler. Une fois qu'on aura passé le Horn, on verra bien. Si ça doit finir en match-race jusqu'à Ouessant, très bien. Avant, ce serait ridicule ! D'autant qu'avec l'évolution technologique des bateaux, par rapport à Orange 2, même avec une météo juste correcte, tu bats le record sans problème.
v&v.com : Tu as déjà cinq Volvo Ocean Race à ton actif. Tu as des regrets de ne pas partir ?
M.V.T. : Bien sûr que j'ai des regrets de ne pas partir ! Parce que je suis aussi marin, régatier. Mais là, sur un Jules Verne, je peux faire un meilleur boulot pour l'équipe en étant à terre. La quantité de données que j'utilise, c'est juste pas imaginable à bord. Il faudrait faire tourner le Fleet en permanence pour avoir les images satellite. Ça coûterait une fortune. Et puis, à bord, il faut intégrer la fatigue. C'est quand même des plateformes assez rudes. Parfois, tu prends deux minutes pour cliquer sur un truc alors que tu mets deux micro secondes au bureau. Ce qui manque juste, c'est le retour du bateau. Est-ce qu'il ya une petite molle, des rafales, la petite houle qui vient se greffer sur la mer principale, comment le bateau passe dans la vague ? Tout ça, c'est difficile de savoir...
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