Après Willy de Roos et Nicole Van de Kerchove, c'est une nouvelle grande figure de la plaisance d'origine belge qui vient de disparaître. Annie Van de Wiele fut une pionnière qui anticipa sur les navigations plus ouvertement féministes des années 1960-70. Sa relation fusionnelle avec son mari, Louis, ne la portait pourtant pas à une quelconque revendication en la matière. Son ouvrage
, au titre éloquent, a connu un succès considérable.
Note :
Une parfaite complicité. A bord d'Omoo, Louis Van de Wiele, Annie, Fred Debels, ami de jeunesse de Louis et le chien Tallow réalisèrent un rapide tour du monde en deux ans.
Photo © D.R.
<Je suis née, et ce n'est déjà pas si mal. Cela s'est passé le 18 octobre 1922 à 7 heures du matin à Gand, en Belgique, et je suis venue à l'envers.> C'est avec sa coutumière dérision d'elle-même qu'Annie Van de Wiele débutait ainsi sa notice biographique.
Issue de la bonne bourgeoisie flamande, la jeune Anna Lannoo vit entre Bruxelles et Gand une enfance heureuse auprès de parents aimants et attentifs qui l'encouragent très tôt à pratiquer toutes sortes de sports. A 20 ans, la jeune fille pratique le dériveur sur le canal de Terneuzen et dévore Gerbault, Bernicot et Eric de Bisschop avec enthousiasme. Naturellement douée pour ses études (<J'obtenais une bonne moyenne sans me fouler>), elle poursuit des études d'Art et d'Archéologie tout en rêvant d'évasion et de voyages maritimes.
Anna opte pour le prénom "Annie" à dix-huit ans, lorsque les armées allemandes déferlent sur la Belgique, et c'est sous l'occupation, entre études et activités de résistance, qu'elle rencontre Louis de Wiele. Ce dernier, assistant de son professeur d'ethnologie, nourrit comme elle le rêve de partir un jour en bateau autour du monde.
Autant Louis est mince, grand et réservé, autant Annie est petite, ronde et pétulante. C'est l'accord parfait. Le mariage est conclu dès la fin de la guerre ainsi que la mise en chantier de Omoo (prononcer "Omou"), ketch aurique de 13,80 mètres en partie conçu par Louis. Construit en tôles d'acier de 5 mm, le bateau pèse 18 tonnes pour une surface totale de 107 m2 de voilure, tout dessus.
Premiers essais et tour du monde
Grande dame de la mer. Annie Van de Wiele, photographiée ici chez elle en 1997, fut une navigatrice tonique et originale, très appréciée des femmes et hommes qui suivirent ses sillages.
Photo © Eric Vibart
Une première navigation amène les Van de Wiele d'Ostende à Nice. Là, délaissant un projet de départ vers la Grèce, le couple laisse quelques mois Omoo au mouillage pour embarquer vers Tahiti à bord du Fleur d'Océan de la famille Argod. Cette première expérience essentielle confirme tous leurs goûts pour la navigation hauturière et leur révèle la Polynésie.
De retour à bord d'Omoo, c'est le grand départ en juillet 1951 : Annie, Louis, Fred, ami de jeunesse de Louis, et Tallow-chien appareillent pour un rapide tour du monde en deux ans par les alizés et les escales devenues classiques. Antilles, Panama, Tahiti, détroit de Torrès, Maurice, Durban, Saint-Hélène...
De retour à Zeebrugge, Annie Van de Wiele rédige avec beaucoup d'esprit ce qui devient un classique de la littérature vagabonde : Pénélope était du voyage.
<De retour de ce voyage, je n'ai plus jamais été la même, nous confiait Annie. J'avais l'impression que les gens ne me comprenaient plus et c'est d'ailleurs encore vrai aujourd'hui. Pour nous, le sens des choses et des valeurs avait radicalement changé.>
Traduit en plusieurs langues, dont en anglais sous le très joli titre The West in my Eyes, le succès de son livre est considérable et permet au couple de repartir peu après, sans but défini, vers la Méditerranée, la mer Rouge et l'océan Indien.
L'aventure à terre
Parvenus à Mombasa en 1956, Annie et Louis y vendent Omoo <avec des larmes> pour réaliser un autre rêve de jeunesse : la chasse au gros gibier en Afrique.
Louis y devient chasseur professionnel, mais après un an d'exercice, réalise que les grands animaux ont avant tout besoin d'être protégés. Cette prise de conscience détermine un changement radical et amène le couple à travailler bénévolement pendant quatre ans pour les parcs et réserves. Logeant dans une petite ferme avec vue sur le mont Kenya, Louis, entre chasse aux braconniers et comptage de populations animales, installe dans une cahute un petit atelier d'architecture navale au sol de bouse de vache et de sang séché.
De retour en Belgique en 1962, sans un sou mais avec tous leurs livres, Annie devient secrétaire du Royal Belgian Sailing Club et Louis gagne rapidement une petite notoriété en matière de voiliers de grande croisière construits en formes et en acier.
Cap vers les Antilles
Une belle création. Plus petit qu'Omoo, Hierro fut le bateau des aventures heureuses aux Antilles avant de partir pour les quarantièmes avec Loïck Fougeron. Profondément restauré, il navigue encore aujourd'hui.
Photo © D.R.
En 1965, nouveau bateau et nouveau départ à bord de Hierro, cotre aurique de 9,53 m avec lequel le couple effectue une grande croisière aux Antilles, voyage qu'Annie retrace, toujours avec talent dans Au fil de l'Etrave qui sera édité avec succès chez Arthaud par Jean-Michel Barrault.
Notons que Hierro sera racheté par Loïck Fougeron qui en fera le premier Captain Browne avec lequel il s'engagera dans le Golden Globe et subira un mémorable "knock-down" en Atlantique Sud.
Architecte discret, Louis Van de Wiele dessina des bateaux en acier marquant l'histoire de la voile au long cours, qu'il s'agisse du second Captain Browne ou du Williwaw avec lequel Willy de Roos réalisa le premier passage du Nord-Ouest. Une vingtaine de Hierro furent lancés avec divers gréements, ainsi que quelques sistership de Omoo et une série de Madaillan de 14 mètres.
Après le temps des voyages, un voyage dans le temps
Le Madaillan tirait son nom d'un château fort du XIIe siècle en ruine que le couple Van de Wiele acquit dans le Lot et Garonne, non loin d'Agen, dans les années soixante-dix, et qu'ils passèrent dix ans à restaurer en partie de leurs mains. Devenus de véritables spécialistes de l'architecture médiévale, Annie et Louis trouvèrent en ce lieu une nouvelle aventure à leur mesure et, logés sur un éperon rocheux, le privilège de rompre leur relative solitude à leur guise.
Pendant dix ans, Madaillan devint le point de passage de nombreux navigateurs au long cours parmi lesquels, Loïck Fougeron, Françoise Moitessier, Nicole Van de Kerchove, Willy de Roos et bien d'autres. (Visitez virtuellement le château ici.)
Abandonnant leur château à regret (<Nous l'avons mis en vente sur un coup de tête et avons bien regretté de l'avoir quitté.>), le couple se retira dans une grande maison bourgeoise d'un petit village du Gers quelques temps avant la disparition de Louis, en 1989.
Annie, discrète et Juste parmi les Nations
Restée seule, Annie Van de Wiele qui se proclamait <gardienne du musée> avait tous les dehors d'une petite dame tranquille, partagée entre les soins de son jardin et son amour de toujours pour les petits chiens vifs. Les plans de Louis, soigneusement roulés, étaient conservés dans un superbe coffre de bois au décor médiéval.
Mais Annie, toujours discrète, gardait quelques surprises en réserve pour ses contemporains. Un beau jour de 1992, elle créa l'émoi dans son village de Miradoux, 500 habitants, le jour où l'ambassadeur d'Israël vint lui remettre la Médaille des Justes parmi les Nations pour avoir, avec ses parents, sauvé des Juifs pendant la guerre, épisode qu'elle avait toujours passé sous silence. <Une fois la guerre terminée nous voulions tout oublier. Tout ce que nous avons fait allait de soi>, disait-elle comme pour s'excuser.
Malle au trésor. Annie conservait pieusement tous les plans de son mari dans cette grande malle, élément essentiel du < musée > qu'elle avait rassemblé dans sa belle maison du Gers.
Photo © D.R.
Profitant du succès de ses rééditions, Annie remania des manuscrits laissés en souffrance et publia encore, toujours chez Hoebëke, Cabotage et Fleur d'Océan, relatant respectivement l'expérience africaine du couple et son premier grand voyage préliminaire vers Tahiti.
On le sait peu, mais Annie eut aussi une activité de traductrice d'ouvrages maritimes anglais et espagnols. On lui doit ainsi les versions françaises de récits de Chichester, des Smeeton, de Geoffrey Williams et Julio Vilar.
Ouverte, spontanément accueillante dès qu'il s'agissait de voiliers et de navigations, Annie Van de Wiele était une personnalité discrète et pleine d'esprit. Epistolière inlassable, c'était une passionnée de littérature, de récits de voyages et de bandes dessinées avec une prédilection pour Tintin qu'elle connaissait par coeur. Pour la petite histoire, Morris, créateur de Lucky Luke, était un cousin germain de Louis !
Ses lettres, parfois écrites sur des cartons taillés dans des cartes marines et glissées dans des enveloppes faites de même, si soigneusement réalisées qu'on les aurait crues manufacturées, étaient souvent de petits chefs d'oeuvre d'humour et de légèreté.
<Louis m'a quitté pour des navigations élyséennes d'où l'on ne revient jamais, écrivait Annie dans la préface à la réédition de Pénélope était du voyage. Il m'a laissée seule à la barre, mais son ombre est assise à mes côtés. Nous finirons bien par arriver quelque part ensemble >
Après une très belle vie, Annie Van de Wiele vient d'arriver à bon port.
Pénélope polyglotte. Annie, elle même traductrice, fut traduite en de multiples langues, ce qui assura un rayonnement international à son récit au ton et à l'humour tout anglo-saxons.
Photo © D.R.
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Les ouvrages d'Annie Van de Wiele,
Cabotage et Fleur d'Océan
sont encore disponibles chez Hoebëke.
Il est facile de trouver les multiples éditions de Pénélope était du voyage et Au fil de l'étrave sur les sites
de livres anciens www.chapitre.com
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Vos commentaires
J'eusse aimé connaître ce couple d'aventuriers et qui sait peut-être notre lien de parenté. Quelle vie exceptionnelle! Bon voyage. Eric Van de Wiele
Pas un seul commentaire, sauf le mien, pour saluer la disparition de cette grande dame. C'est triste. La lecture de "Pénélope était du voyage", bouquin que j'ai sauvé de la benne à l'occasion du déménagement d'un ami, m'a enchanté et m'enchante encore....