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Luc Gellusseau : «La Coupe, c’est le championnat du monde de poker !»

La Volvo avec Groupama et Cammas, la Coupe de l’America avec Pajot, l’Admiral’s Cup avec l’équipe Corum : depuis quarante ans, Luc Gellusseau est la pièce-maîtresse de bien des défis voile. Interview.
  • Publié le : 14/02/2014 - 08:12

Avec le Team GroupamaLuc Gellusseau a été l’un des artisans de la fantastique victoire de Groupama 4, mené par Franck Cammas, dans la Volvo Ocean Race 2011-2012. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir)Photo @ Ian Roman (VOR 2011-2012)Il vient d’avoir soixante ans, mais ça ne se voit pas ! Le regard est toujours vif et malicieux, et Luc Gellusseau garde l’enthousiasme d’un junior – avec l’expérience et le recul d’un briscard. Ce brillant touche-à-tout est malin, souvent joueur, parfois caustique, bluffeur – et remarquable barreur et tacticien. Il a le verbe facile et l’analyse toujours pertinente.

Luc GellusseauLuc Gellusseau, fort de 40 années de compétition au plus haut niveau, a notamment participé à quatre Coupe de l’America. Photo @ Didier Ravon «Gelluss’», fort d’un palmarès unique au niveau international – huit titres mondiaux et la seule victoire française dans l’Admiral’s Cup dont il était le «boss» –, reste incontournable et courtisé dans le microcosme du haut niveau. Il n’est pas du genre à se mettre en avant, mais n’a pas d’autre choix que d’accepter cette interview… car le type qui en a fait la demande – moi – n’est autre que celui qu’il a embauché dans l’équipe de French Kiss avec Marc Pajot il y a bientôt trente ans.

Ceci dit, c’est donc l’occasion, autour d’un café et sans détours, de passer en revue la Volvo Ocean Race, Cammas, la Coupe de l’America qu’il a disputée trois fois.


voilesetvoiliers.com : Depuis la fin de la Volvo Ocean Race remportée par Groupama, on ne t’a beaucoup vu. Que deviens-tu ?
Luc Gellusseau :
J’ai fait plein de choses ! Actuellement, j’interviens sur plusieurs projets de façon ponctuelle, par exemple auprès du VO65 de Team Dongfeng pour la prochaine Volvo (le bateau sera baptisé à Sanya en Chine le 26 février et l’équipage dévoilé à ce moment-là, ndlr). Je n’ai pas d’accord particulier avec eux – mais je viens quand même de passer un peu de temps avec Charles Caudrelier…

vetv.com : Revenons sur la précédente Volvo avec Groupama. Quel était ton rôle au juste ?
L.G. :
J’ai en fait travaillé quatre ans avec Franck (Cammas) et Stéphane (Guilbaud). D’abord en amont de la course afin de monter le dossier Volvo et d’étudier les spécificités de la course, pendant qu’eux étaient concentrés sur le Trophée Jules Verne, puis la Route du Rhum avec Groupama 3. Mon rôle était d’aider à démontrer la viabilité d’un projet de course autour du monde en équipage, afin de convaincre Groupama d’aller disputer la Volvo. Ensuite, quand la direction a donné son feu vert, j’ai monté le programme voiles - notamment le recrutement du dessinateur de voiles et l’équipe qui allait travailler au quotidien en voilerie. Ma mission, ensuite, était aussi d’apporter un soutien aux designers pour aller aux limites de la jauge, et aussi de réfléchir à la partie sportive, la course étant assez complexe avec ses neuf étapes et les régates inshore.

v&v.com : A l’époque, le projet de réduction des coûts souhaité par les sponsors et les organisateurs n’a pas abouti ?
L.G. : Non, malheureusement. Les organisateurs de la VOR voulaient baisser les budgets, et il a été question un moment de faire un avis de course et un règlement commun limitant les coûts pour chaque équipe, un peu comme en Formule 1. L’organisation voulait de plus avoir le contrôle sur les dépenses des équipes et ça nécessitait donc de travailler avec eux. Mais l’option n’a pas été retenue et j’ai alors notamment disséqué l’avis de course très complexe, tout en gardant une relation privilégiée avec les organisateurs.

L’épopée French KissPremière navigation sur French Kiss à Sète en octobre 1985, avec Marc Pajot, Philippe Briand, Marc Bouët – entre autres !Photo @ Didier Ravon v&v.com : Tu avais déjà travaillé avec Franck Cammas ?
L.G. :  Non, jamais. J’ai découvert l’homme, son environnement et l’importance de son «bras droit» Stéphane Guilbaud. J’aime quand le haut niveau est représenté ainsi par des individus sans compromis et avec un engagement personnel total. Ils mettent une pression terrible sur les gens qui les entourent afin d’en tirer le maximum. Franck est un moteur extraordinaire qui sait exploiter au mieux le potentiel de chacun. Moi qui aime bien tout ce qui est compétition de haut niveau, je me suis éclaté.

v&v.com : Franck semble t’avoir impressionné ?
L.G. : Disons que pour avoir côtoyé quelques individus de talent et au top niveau durant pas mal d’années, j’ai rarement rencontré des mecs avec autant d’engagement et un tel bagage technique et sportif. Il tranche vite et le plus souvent à bon escient ! Il m’a vraiment impressionné. Le travail qu’il abat est phénoménal. Il attache autant d’importance aux choses essentielles qu’aux détails.

v&v.com : Par exemple ?
L.G. : Par exemple, il est capable de passer autant de temps à réfléchir sur l’optimisation de l’évacuation de l’évier des toilettes d’un bateau de course… que pour des pièces plus fondamentales comme le design d’une terminaison de dérive. Il ne compte jamais son temps et c’est incroyable !

Corum SaphirLuc a été capitaine de l’équipe de France Corum, vainqueur de l’Admiral’s Cup 1991 et troisième en 1993. Photo @ Gilles Martin-Raget Corumv&v.com : Toi qui as disputé plusieurs Coupe de l’America depuis 1986, tu penses qu’il a le bon profil pour un tel projet ?
L.G. : Je dirais qu’il a tout pour aller là où il y a de la haute compétition. Il a les compétences sportives, les compétences techniques, et il sait s’entourer. Oui, c’est clair qu’il a le profil idéal.

v&v.com : Tu crois que Team France peut aboutir ?
L.G. : Je crois avant tout que, pour partir sur un projet gagnant, il faut trouver des gens fortunés qui ont envie de s’engager et qui s’appuient sur un vrai savoir-faire. Si j’étais milliardaire russe ou saoudien capable de financer un projet de Coupe de l’America, des mecs potentiels à qui je pourrais signer un chèque en blanc, je n’en vois pas cinq dans le monde ! Franck en fait partie. De toute façon, la Coupe est réservée à la crème de la crème de l’élite !

v&v.com : Quel est ton sentiment sur l’évolution de la Coupe, notamment la dernière édition ?
L.G. : C’est génial ! J’ai tout suivi : aussi bien l’avant-Coupe avec les AC45 puis la Louis Vuitton Cup que la Cup elle-même ! Cette régate, c’est comme le championnat du monde de poker ! Tout le monde peut jouer, mais le très haut niveau est réservé à une élite. Et même dans cette élite, il y a des disparités incroyables. On a vu qu’il n’y avait qu’une seule équipe qui pouvait rivaliser avec les Américains : Team New Zealand. Les autres – pourtant des top-teams !- étaient un cran en dessous pour de multiples raisons, notamment à cause de problèmes de management d’équipe, pas forcément pour des raisons d’argent.

Les vainqueurs, vingt ans aprèsPour les vingt ans de la victoire française dans l’Admiral’s Cup, l’équipage de l’époque s’est réunie autour de Luc Gellusseau. Photo @ Didier Ravon v&v.com : Et le scénario final ?
L.G. : Quelqu’un aurait écrit ce scénario, on lui aurait dit : «T'es gentil, vas jouer ailleurs !» Ce qui s’est passé est juste dingue ! Outre cette remontée historique des Américains, le coup de génie de Larry Ellison, le patron d’Oracle, c’est d’avoir laissé les clés à Russell Coutts, qui a monté toute l’usine à gaz et fait un truc d’enfer ! Même si la Louis Vuitton a été parfois un peu soporifique, lancer les AC45, puis ces catas de 72 pieds qui n’ont pas d’équivalent dans le monde en terme de performances entre deux bouées, je dis chapeau. Il fallait quand même le faire ! N’empêche, et c’est rassurant, il n’avait pas quand même tout deviné… sinon, il serait parti sur des foils beaucoup plus tôt. Mais ça reste un sacré bonhomme !

v&v.com : Toi qui a fait plus de quarante ans de monocoque, comment vois-tu cette évolution inévitable sur deux coques ?
L.G. : Si tu ne voles pas, si tu n’as pas un casque, un micro et une mini bouteille de plongée… aujourd’hui t’es un «has been» ! Plus sérieusement, quand je vois ces multicoques ultimes, c’est l’évolution logique. Quand je vois au Salon un cata volant disponible dans le commerce comme le Flying-Phantom, je me demande où ça va s’arrêter ! En même temps, quand je régate aux Voiles de Saint-Tropez et que je contemple ces voiliers classiques sublimes, je me dis que l’un n’empêche pas l’autre. Pour moi, ce qui est le plus important, c’est que l’engin le plus rapide entre deux bouées actuellement soit un bateau de la Coupe ! Et je pense que c’est la première fois ! C’est un peu comme en F1. Il n’y a pas beaucoup d’engins qui vont plus vite sur le circuit de Monaco qu’une F1… Ça me fait rêver.

Vivent les classiques !Luc Gellusseau à la barre du Classe J Candida à la Nioulargue avec l’équipage de Corum. Photo @ Didier Ravon v&v.com : Comme Alain Gautier, tu as une autre passion – le sport automobile. Tu fais encore des rallyes ?
L.G. : Bien sûr ! Mon métier, ça a été de courir sur des bateaux, de dessiner des voiles et de manager des équipes. Mais, plus jeune, j’ai cru que je pourrai devenir pilote de rallye professionnel. C’était plus que ma passion. Une multitude de tonneaux et quelques voitures cassées plus tard, je me suis rendu compte que je n’avais pas les capacités, et qu’il fallait que je me concentre sur ce que je savais faire de mieux : gérer des projets sportifs et régater. Mais j’ai toujours continué à faire du rallye en amateur. J’en ai couru une quarantaine, dont deux Monte-Carlo. La première fois, j’ai tenu cinquante secondes de course et suis sorti sur la première plaque de verglas, la seconde fois, j’ai fini 63e…

En rallye comme en bateauLe rallye reste la seconde passion de Luc Gellusseau , qui a disputé une quarantaine de courses. Il est ici au volant d’une Porsche Cayman. Photo @ D.R. v&v.com : Et pour tes soixante ans, plutôt que de courir une régate, tu as disputé un rallye avec ton fils !
L.G. : Oui, je me suis offert ce plaisir – courir le Rallye d’Automne, près de chez moi, à La Rochelle, sur une Porsche Cayman. Un vieux rêve. Avoir 300 chevaux aux fesses, c’est incroyable ! J’ai eu la chance de rencontrer le patron d’AR Sport, qui prépare des voitures de course sur la région atlantique, et qui m’a confié une voiture. Et puis des copains du nautisme m’ont filé un coup de main. En 2014, j’espère faire la finale de la Coupe de France des rallyes au sein de son team.

v&v.com : Il y a des similitudes entre le rallye et la régate ?
L.G. : Le rallye, c’est un peu comme le bateau, c’est un sport mécanique et on joue avec les éléments. En rallye, au fond de la ligne droite et dans le virage, tu ne sais pas si tu vas te payer une flaque d’eau, un nid-de-poule... comme en bateau quand tu es sous spi dans de l’ado et dans 30 nœuds avec du courant. Il faut improviser, et j’aime ça. Il y a surtout des similitudes avec les bateaux un peu extrêmes – tu te fais peur ! Je pense à des mecs comme Coville ou Joyon qui mènent des trimarans dans le grand Sud, ou alors à des types qui vont à 50 nœuds sur un kite ou une planche. Eux aussi mettent leur intégrité physique en jeu.

v&v.com : Quels sont tes projets ?
L.G. : Pour l’instant, je n’ai pas une grande visibilité sur de gros projets à long terme… mais je ne suis pas à la retraite ! Je continue à naviguer, je collabore avec des chantiers pour mettre au point leurs bateaux et les faire courir. J’ai travaillé l’automne dernier sur la refonte de la réglementation pour l’IMOCA afin qu’elle colle un peu plus aux règles internationales.

v&v.com : Et la Volvo ?
LG : Je garde un œil sur la course. L’arrivée des monotypes VO65 est très séduisante, et il y a matière à faire plein de choses. La Volvo m’intéresse clairement… et la Coupe aussi, bien sûr !

v&v.com : Tu repartirais pour une quatrième campagne ?
L.G. : Carrément… même si la Coupe reste un drôle de truc ! Aujourd’hui, il faut quand même arriver à partir sans savoir encore sur quel support, sans connaître ni les dates ni les règles du jeu, ni le lieu… Mais c’est l’usage habituel ; donc, pour être bons, il faut y aller au plus vite. Aujourd’hui, il y a déjà trois équipes qui travaillent à fond, outre Oracle, le defender : Team New Zealand, Artemis et les Australiens. Et au bout, il n’en restera qu’une ! Aujourd’hui, recevoir un chèque en blanc dans ces conditions, ce n’est pas évident.

L’aventure ArevaLuc avec Philippe Presti, le barreur-skipper du Défi Areva à Auckland, en 2003. Photo @ DPPIv&v.com : Quel est ton sentiment sur le nautisme en ce moment ?
L.G. : Moi, j’aime bien regarder devant. J’ai l’impression que, comme la crise est là et bien là, les gens se creusent la tête et mettent en œuvre des innovations techniques, des idées pour descendre les coûts et pour convaincre les gens qu’on peut faire de la voile à n’importe quel niveau. J’ai vu plein de signes encourageants lors du dernier Salon nautique. On n’a pas forcément besoin d’un engin à 50 000 euros pour s’amuser. Pour 2 000 euros, on trouve un dériveur d’occas’ avec lequel on va aller se balader le week-end et planer dès 10 nœuds de vent. En fait, je suis plutôt confiant car quand les conditions se durcissent, il faut des idées – et j’en vois plein !


………
Luc Gellusseau en quelques chiffres

3 titres de champion de France (420, Fun, Match-Racing D2)
3 titres de champion d’Europe (Fireball, Corel 45, Longtze)
8 titres de champion du monde (Mini Ton Cup, Admiral’s Cup, One Ton Cup, Mumm 36, One Design 48, Corel 45)
74 victoires nationales et internationales (China Cup, Kenwood Cup, Key West, SORC, Fastnet, Spi Ouest-France…)
4 participations à la Coupe de l’America