Actualité à la Hune

Interview du chef de projet Safran chez Sagem Sécurité

Jean-Marie de la Porte : «Le détecteur de glaces pourrait se généraliser en course au large»

Pour le détecteur infrarouge de glaces mis au point par Sagem sur le 60 pieds IMOCA Safran, skippé par Marc Guillemot, Isabelle Autissier acquiert actuellement des données en Antarctique. Nous avons interviewé Jean-Marie de la Porte, chef de projet. Il nous révèle les détails de ce système de pointe.

  • Publié le : 13/01/2010 - 00:30

Safran : une machine à développements intelligents. Deuxième place de la Transat Jacques Vabre 2007, troisième du Vendée Globe 2008-2009 et vainqueur de la Transat Jacques Vabre 2009 (avec Charles Caudrelier), Marc Guillemot a parfaitement fiabilisé Safran, avec son équipe. (Cliquez sur l'image pour l'agrandir comme pour toutes les suivantes). Photo © Jean-Marie Liot (DPPI/Safran) Lorsqu'on a Safran pour sponsor - groupe de pointe dans le domaine de l'aéronautique, de l'armement et de la sécurité - on peut lui demander de développer des applications utiles qui entrent directement dans le cadre de son savoir-faire. C'est ce qu'a fait Marc Guillemot pour son 60 pieds IMOCA Safran lors de la préparation du Vendée Globe 2008-2009.

Ainsi est né le système de détection d'OFNI (objets flottants non identifiés) - dont on verra qu'il est mal baptisé puisqu'il s'agit surtout d'un détecteur de glaces - qui était embarqué pendant la course. Celui-ci est de retour dans les mers froides, Isabelle Autissier l'ayant embarqué à bord de son voilier Ada 2.

La navigatrice croise actuellement en Antarctique au milieu des icebergs et des growlers. Et ce pour trois mois, dans le cadre du No Man's Land Project qui doit la conduire avec ses cinq équipiers - les marins Tristan Guyon Le Bouffy et Jacques Marty, le glaciologue/himalayiste Patrick Wagnon, l'alpiniste professionnel Lionel Daudet, spécialiste des sommets du Grand Sud qu'il a déjà gagnés aux côtés d'Isabelle, et Mathieu Cortial, aspirant guide, pisteur secouriste - jusqu'à 69° Sud et à la très peu explorée île Pierre 1er, pour de nouvelles premières en termes d'ascensions.

Des données recueillies en Antarctique par Isabelle Autissier. À la barre de son voilier de croisière Ada 2, Isabelle Autissier navigue trois mois cet hiver (c'est-à-dire cet été austral) en Antarctique. Une excellente occasion de tester le détecteur d'OFNI dans les glaces, plus exactement de collecter des données qui seront dépouillées au retour. Photo © Lionel Daudet Au sein de Sagem Sécurité, filiale du groupe Safran qui s'occupe de sécurité (par exemple des systèmes biométriques) tandis que Sagem, autre filiale, intervient dans le domaine de la Défense, Jean-Marie de la Porte est détaché à mi-temps pour s'occuper du 60 pieds IMOCA Safran comme chef de projet. C'est à ce titre qu'il fait l'interface avec l'équipe de Sagem qui a conçu le détecteur d'OFNI.

voilesetvoiliers.com : Des détecteurs infrarouges existent déjà sur le marché, notamment pour des applications militaires ou de sauvetage, par exemple sur les avions qui font de la recherche en mer. Pourquoi fallait-il en développer un spécifique pour équiper votre 60 pieds IMOCA ?
Jean-Marie de la Porte : Afin d'avoir une portée suffisante, il fallait installer le système en tête de mât de Safran pour le Vendée Globe. Il fallait donc qu'il soit très léger. On a ainsi adapté la technologie qui existe chez Sagem pour l'armement, en l'occurrence pour les systèmes de visée nocturne. Il fallait aussi que le système consomme très peu d'énergie et surtout qu'on y adapte une alarme sonore puisque le skipper solitaire ne peut passer son temps derrière son écran. Or, la plupart des systèmes existants nécessitent la présence d'un opérateur derrière les lunettes de visée nocturne ou jumelles infrarouges. Le traitement automatique de l'image est une chose plus rare.

v&v.com : Comment se compose le système de détection que Sagem a mis au point pour Safran ?
J.M.d.l.P. : La caméra infrarouge est un cylindre de 7 centimètres de diamètre pour une longueur de 10 centimètres et elle pèse moins de 500 grammes, sans compter le câblage qui passe dans le mât (alimentation et données). À l'intérieur de la caméra se trouve aussi une centrale inertielle avec des gyroscopes afin de traiter les mouvements du bateau et de stabiliser l'image en signal.

Le système de détection d’OFNI : un cahier des charges bien précis ! Le système de détection d'objet flottant non identifié qui a été développé pour Safran répond à un cahier des charges adapté aux impératifs de sécurité d'un solitaire fonçant dans les mers du Sud avec le risque de croiser un growler... Photo © Mer & Média (Safran) v&v.com : Quels sont les paramètres de détection ?
J.M.d.l.P. : Dans notre cahier des charges, il fallait que le skipper bénéficie d'un temps de réaction d'une minute à 20 noeuds, soit 10 mètres par seconde environ. La porté maximale de détection est de 800 mètres, donc Marc Guillemot dispose au mieux de 80 secondes pour réagir après la détection de l'alarme, sachant que cette détection de variation de température est immédiate (à raison de 12 images stabilisées par seconde environ), la sensibilité étant inférieure à 1 °C pour un objet de 2 mètres sur 2 mètres (dans la limite des 800 mètres de portée). Quant au cône de détection, il est de 20° au total, soit 10° de part et d'autre de l'axe. Enfin, la consommation est de 4 W sous 24 V et elle est stable, que le système détecte ou non (indépendamment de l'alarme).

v&v.com : Quelle est l'installation à la table à cartes ?
J.M.d.l.P. : Le coeur du système est une carte d'acquisition et de traitement d'images interfacée à un ordinateur dédié permettant au skipper de visualiser l'image et l'alarme visuelle. Celle-ci est doublée d'une alarme sonore connectée à un buzzer externe.

v&v.com : Que fait Isabelle Autissier avec ce système ?
J.M.d.l.P. : Isabelle n'a pas embarqué la machine de traitement d'images mais juste la caméra. Elle a branché celle-ci sur son ordinateur de navigation afin de visualiser directement les images mais ce n'est pas le but du projet. Elle fait surtout de l'acquisition d'images de glaces qu'elle nous rapportera afin qu'on les analyse. En même temps, elle note les conditions de mer et elle réalise aussi des photos en mode visible de tout objet pris en infrarouge. Ce protocole de mesures nous permettra de savoir comment le système se comporte dans les différents états de mer.

v&v.com : Vous n'aviez pas d'images de glace au retour du Vendée Globe ?
J.M.d.l.P. : Non, parce que Marc Guillemot n'a pas rencontré de growlers, étant entendu que le détecteur n'était pas en marche lorsque n'était pas signalé de risque de glaces. Mais nous préparons d'ores et déjà le Vendée Globe 2012-2013 pour lequel le système aura gagné en fiabilité.

La caméra infrarouge : un modèle de miniaturisation en tête de mât. La caméra infrarouge étant montée en tête de mât de Safran, afin d'assurer une portée maximale au système, il faut qu'elle soit légère (moins de 500 grammes) et peu encombrante (longueur 10 centimètres, diamètre 7 centimètres). Photo © Safran v&v.com : Ce système est-il un véritable détecteur d'OFNI capable de repérer autre chose que des glaces, comme un conteneur, une bille de bois ou un cétacé ?
J.M.d.l.P. : Oui, dans la mesure où il peut mesurer toute variation de température par rapport à la surface de référence qu'est l'eau. Non, s'il s'agit d'un objet ou d'un animal partiellement émergé, par exemple un cétacé, sauf si la surface significative hors de l'eau est supérieure à 4 mètres carrés (soit 2 mètres de côté). On ne peut donc pas considérer ce détecteur d'OFNI comme une parade absolue contre les objets flottants non identifiés et il est avant tout dédié aux glaces. En effet, un growler qui est partiellement émergé présente néanmoins une surface gelée qui contraste bien avec l'eau ambiante même si celle-ci est très froide. Ce n'est pas forcément le cas d'un conteneur ou d'un cétacé ondulant à la surface, a fortiori d'une bille de bois. Cela dit, si le problème est particulièrement délicat à l'interface air/eau, dans l'air ambiant, on détecte également des variations de température : un navire ou un oiseau passant dans le champ de la caméra déclenche l'alarme (il y a un réglage de sensibilité afin d'éviter que cela couine au moindre albatros... ndlr).

L’infrarouge : une image à analyser... et des alarmes. Prise depuis la caméra infrarouge de Safran, cette image de Gitana Eighty à l'entraînement - avec Loïck Peyron avant le Vendée Globe 2008 - montre l'eau la plus chaude autour de la carène et dans le sillage (le plus chaud est en blanc). Notez l'axe de la girouette-anémomètre en haut à droite. Photo © Safran v&v.com : Envisagez vous une commercialisation de ce détecteur pour la course au large ?
J.M.d.l.P. : La commercialisation n'a pas été notre motivation première. Pour leurs tentatives sur le Trophée Jules Verne, Groupama 3 et Banque populaire 5 nous ont contactés. Mais le prototype n'est pas encore au point et il serait extrêmement cher à produire aujourd'hui. Néanmoins, dès qu'il sera fiable, il est possible qu'on le vende à des équipes tournant autour du monde, sur le Jules Verne, la Volvo Ocean Race, le Vendée Globe ou les records en solo.

v&v.com : Outre ce que cela vous apporte pour l'image de la société et votre communication, est-ce que ce prototype vous apprend quelque chose en retour pour vos propres produits ?
J.M.d.l.P. : L'environnement Vendée Globe étant très hostile, le matériel est soumis à rude épreuve et cela peut nous intéresser pour le fiabiliser en général, par exemple en ajoutant des éléments chauffants dans la caméra contre la buée.