Actualité à la Hune

Lorient Horta Solo – Deux Figaristes dans le vent, Delahaye et Richomme (2)

«Une des plus grosses mers que j’ai jamais vue !»

  • Publié le : 20/09/2014 - 00:11

Changement de programmeMercredi dernier, la Direction de course de la Lorient Horta Solo opte pour un changement de programme : les 18 Figaristes encore "en course" iront sur Horta en mode convoyage.Photo @ Lorient Horta Solo 2014

Les 18 Figaristes encore «en course» – Yannig Livory et Nicolas Jossier ont préféré faire demi-tour – sont arrivés à Horta, le week-end dernier… Mais il n’y a pas de classement. La première étape entre Lorient et Horta a été neutralisée quelques jours plus tôt par la Direction de course : la dépression qui barrait la route de la flotte était vraiment trop moche.
Le vendredi suivant (hier, du coup), ils repartent vers Lorient et pour la seule étape qui comptera finalement pour cette nouvelle épreuve qu’est la Lorient Horta Solo, la dernière à compter pour le Championnat de France Solitaire de Course au large. Yoann Richomme et Fabien Delahaye – les deux skippers Macif – reviennent sur ce drôle de scénario.

 

Fabien Delahaye, sage parmi les sagesFabien Delahaye a compté parmi les premiers à joindre la Direction de course pour discuter de la situation météo à venir ; lui ne serait pas aller jouer dans la dépression.Photo @ François Van Malleghem (Lorient Horta Solo 2014)v&v.com : C’était donc dantesque ?!
Fabien Delahaye : Ah, c’était particulier. J’étais en tout cas bien content de ne pas y passer en course. Cela aurait été déraisonnable sachant qu’en réalité, on est passé après le fort de la dépression – au plus fort, on a eu 45 nœuds. Si on était passé 24 ou 36 heures avant, je pense que cela aurait été impossible avec nos Figaro... À ce moment, il était annoncé 45 nœuds fichier – donc je pense qu’on aurait pris 70 nœuds.
Yoann Richomme : En vent, ce n’était pas exceptionnel, mais la mer ! C’était l’une des plus grosses que je n’ai jamais vue ! Quand on est passé, il y avait 4,5 mètres de creux – sur les fichiers, au moment où on devait passer en course, il y avait 8 à 8,5 mètres de prévu ! Cela aurait été juste démentiel ! Déjà que là, on se faisait rouler par certaines vagues – cela ne couchait pas le bateau, mais cela te le mettait face au vent, cockpit rempli complètement… Impossible d’être sur le pont sans courir le risque de se faire emporter.

F.D. : L’état de la mer, c’est ce qui fait la limite de nos bateaux. C’est ça, le plus dur. La mer, c’est beaucoup plus puissant. Ça embarque le bateau, le couche et le casse… On a pris cher. Ce n’était pas drôle à vivre.

Yoann Richomme, détenduAprès une saison en-deçà, Yoann Richomme n'espère plus bien figurer au classement du championnat de France, mais compte bien s'illustrer sur cette ultime course.Photo @ François Van Malleghem (Lorient Horta Solo 2014)v&v.com : Qu’est-ce que vous vous dites au moment où l’étape est annulée ?
Y.R. : Ah ! Cela fait un moment que l’on se dit des trucs ! (Rires.) Mais sur le moment, on ne se dit trop rien, en fait. D’avoir à se ralentir alors que l’on se trouve au milieu de nulle part, c’est une situation exceptionnelle. Cela a d’ailleurs pris du temps, d’arriver à cette décision.
F.D. : C’était une sage décision et elle a fait l’unanimité. On était encore en course que l’on échangeait déjà tous à la VHF. La situation s’annonçait très délicate. Je crois que s’ils n’avaient pas annulé, plus de la moitié de la flotte faisait demi-tour… Moi-même, j’étais dans cette optique-là. Je ne voulais pas aller dedans, cela n’était pas raisonnable.

v&v.com : C’est le fait que Yannig Livory et Nicolas Jossier fassent demi-tour qui a tout déclenché ?
Y.R. : Non, je dirais que c’est parti de Fabien, qui était le moins chaud dès le début… Et puis les choses se sont organisées sans qu’il y ait vraiment de leader. On a discuté du sérieux de la situation, des différentes options, des conséquences que cela pourrait avoir sur cette première édition de la Lorient Horta et on a voté.

v&v.com : Quelles pouvaient être les autres options ?
Y.R. : Faire demi tour et courir une course alternative, sans aller à Horta. On a essayé tous les scénarios et celui qu’on a choisi n’était pas le plus facile. Après avoir pris notre décision, on a dû se résoudre à perdre 48 heures sur la route et à naviguer sous deux ris. L’idée était d’abord de se ralentir pour ne pas arriver sur zone dans le gros temps – après, une fois dans le gros temps, c’était aussi le bon plan de voilure.
F.D. : Le petit regret, c’est que ces conditions-là, on commençait à les entrevoir au départ de Lorient et on aurait peut-être pu retarder d’une journée ou deux… Mais cela restait difficile de voir que la dépression allait se creuser autant. Après, cela fait partie du jeu et c’est bien le genre de conditions que l’on peut rencontrer sur ce parcours.

v&v.com : Comment vous êtes-vous organisés, ensuite ?
F.D. : On a travaillé avec nos routeurs et nos météorologues, chacun un peu de notre côté, afin d’affiner notre trajectoire et prendre le moins de risques possible.
Y.R. : On est resté groupé sur une zone de cinq milles, à portée d’AIS et de VHF. On est passé derrière le gros du mauvais temps, mais c’était quand même déjà chaud !

v&v.com : Une fois dans la baston, comment s’occupe-t-on ?
Y.R. : On échange sans arrêt avec les autres. Au début, on avait décidé d’un waypoint, mais on l’a déplacé au fur et à mesure que de nouveaux fichiers arrivaient, selon les limites que l’on s’était fixées en fonction du vent, de l’état de la mer et des fronts à éviter. Sinon, par chance, j’avais pas mal de films sur un ordi de secours que j’avais embarqué… J’ai donc fait une clé USB que j’ai mis dans une bouteille qui a circulé entre une dizaine de bateaux ! On était en monotypie de films ! (Rires.) Il y avait un peu de tout… Mais vraisemblablement un peu trop de séries américaines pour certains ! J’avais aussi un bouquin… Mais de rester totalement enfermé, cela lobotomise un peu.

Pain blancAu départ de Lorient, samedi 13 septembre, les conditions étaient plutôt légères... Mais les prévisions pour les jours à venir ont déjà fait tiquer Fabien Delahaye.Photo @ François Van Malleghem Lorient Horta Solo 2014

v&v.com : Cela a duré combien de temps ?
Y.R. : On a fait deux jours très ralentis et quatre jours enfermés. C’est pas très agréable, d’autant que l’on se fait pas mal brassé alors que l’on ne voit pas les vagues arriver. Mon bateau était étanche, mais pour ceux qui avaient des fuites, c’est vite humide. Après, une fois que tu t’es fait ton lit entre les sacs, les voiles et les spis, tu étais bien installé pour compter les boulons au plafond et observer la fabrication Bénéteau. (Rires.)
F.D. : Les journées sont vite longues. Quand on n’avance pas, on n’a rien à faire… Nous, on a plus l’habitude de vouloir accélérer. Là, je comptais les heures.

v&v.com : Y a-t-il un réglage pour que le bateau soit à peu près confortable ?
Y.R. : Pas vraiment. On était deux ris tourmentin, les voiles réglées pour qu’elles fonctionnent à peu près… C’est un mode convoyage dégradé. Enfin, en général, tu essaies de ne pas te retrouver en convoyage dans ces conditions ! Ce n’était pas dantesque. Mais il n’en fallait pas beaucoup plus pour que ça devienne dangereux. La preuve, c’est qu’on n’avançait pas très vite, mais on se prenait de tels talus que dans les surfs, on montait à 15 ou 16 nœuds.

v&v.com : Quelle ambiance dans la flotte ?
F.D. : Super détendue ! On était en mode «convoyage sécurité». On a mis en place des vacations de sécurité, matin et soir, avec des relais entre nous.
Y.R. : On s’est raconté des tonnes de trucs, des histoires de mar-mar, de bateaux de croisières, nos problèmes de logiciels de nav’, nos vacances… Je pense que tous les sujets y sont passés. (Rires.) Arrivés à terre, on se connaît un peu mieux, c’est certain ! Le soir, Gildas Mahé organisait même une petite émission – un peu comme celle que Jean-Yves Chauve a l’habitude d’animer sur la Solitaire –, avec quelques quizz, histoire de se marrer un peu. C’était la colonie de vacances !

F.D. : C’était le côté sympa. Découvrir les expériences des Ministes – Gwénolé Gahinet, Isabelle Joschke – m’a vachement intéressé. Gwéno nous a raconté comment il avait coulé sur la dernière Mini. Damien Guillou, lui, c’était l’histoire de son naufrage de l’hiver dernier. Ces expériences de mer, c’est toujours sympa d’en discuter et cela ressert les liens.

v&v.com : Les uns et les autres, vous vous connaissez depuis combien de temps ?
F.D. : Moi, cela fait six ans que je suis sur le circuit, mais j’en connais certains depuis plus longtemps.
Y.R. : C’est dur à dire, parce qu’il y a en permanence de nouveaux arrivants. Moi, je suis arrivé il y a cinq ans… Mais, on se connaît tous bien, on traine ensemble, on fait nos soirées ensemble. On est une grande famille ! Sur cette course, on est dix du Pôle Finistère Course au large, ce qui veut dire qu’on s’entraine aussi ensemble, qu’on va en cours ensemble…

v&v.com : Quel est le rythme du pôle ?
Y.R. : L’hiver, on alterne une semaine de navigation et une semaine de cours – ou de formation. Quand un Figariste entre au Pôle, il a beaucoup de formations différentes : nutrition, électricité… Et il n’est pas nécessaire de toutes les suivre à nouveau les années suivantes.

Saute-moutonsEn traînant en route, la flotte a traversé des conditions sérieuses, mais pas dangereuses... Mais la mer en a impressionnés plus d'un !Photo @ Lorient Horta Solo 2014
v&v.com : Revenons à la Lorient-Horta Solo. Le départ de l’étape retour est donné vendredi (hier, donc, l’interview ayant été enregistrée en début de semaine), et il n’y aura finalement que cette étape qui compte. En quoi cela va-t-il changer votre stratégie ?

F.D. : Honnêtement, je ne pense pas que cela change quoi que ce soit. Une course de 1 200 milles, on part toujours avec l’idée de la gagner. Donc on s’applique et on a peu de retenue. Il y aura toujours des moments où l’on perd et d’autres où l’on peut revenir. Il va se passer plein de choses, mais ce qui compte, c’est la ligne d’arrivée.
Y.R. : Peut-être pour ceux qui jouent le championnat, qui n’auront que cette étape et pas droit à l’erreur ? Mais comme la course devait se jouer au temps cumulé, cela ne va pas faire tant de différences que ça. Cela ne sert à rien de marquer les gens. Il s’agit de faire ce que l’on croit être le mieux. Cela va être une navigation au contact… Les grands coups gagnants, cela devient rare. Il y a beaucoup de près qui s’annonce…

v&v.com : C’est votre régate de l’enfer !
Y.R. : (Rires.) C’est la dépression de l’enfer, oui ! Elle est toujours là. Au lieu de monter, elle descend… On l’a repérée, celle-là !

 

………
Lorient-Horta Solo en bref

> Parcours : aller-retour entre Lorient et Horta, en deux étapes, 2 260 milles.
> Programme : 31 août : prologue. 6 septembre : départ de Lorient pour la première étape. 19 septembre : départ d’Horta pour la seconde étape.
> Site pour suivre la course, ici.

En complément

  1. illustr lorient-horta 2014 10/09/2014 - 00:01 Lorient-Horta Solo 2014 - Circuit Figaro A start is born… Président de la Classe Figaro depuis une saison, Yannig Livory est aussi un coureur assidu du circuit (11 transats et 3 Solitaire en Figaro). Et s’il prenait le départ de la nouvelle course Lorient-Horta-Lorient, c’était aussi pour démontrer que la classe se préoccupe d’offrir des formats différents au fil de la saison, tout en cherchant à diminuer les coûts. Le départ a été donné samedi dans une petite brise mais les vingt solitaires ont dû ralentir suite à un méchant coup de vent prévu sur les Açores – et la première étape a ainsi été annulée…
  2. sacrée dépression 09/09/2014 - 08:15 Lorient-Horta Solo 2014 La première étape neutralisée C'était la sagesse-même… Après concertation avec Richard Silvani, de Météo France, le comité de course de la Lorient-Horta 2014 a pris la décision d'annuler la première étape et de demander aux solitaires de rejoindre Horta en convoyage.
  3. une dépression orageuse active 08/09/2014 - 16:14 Lorient-Horta Solo 2014 Yannig Livory et Nicolas Jossier font demi-tour La dépression qui se creuse au Nord-Est des Açores mobilise les esprits des coureurs de la Lorient-Horta Solo. Avec des vents pouvant atteindre 45 nœuds et une mer forte, son contournement s’avère délicat.
  4. lorient horta solo, première 08/09/2014 - 00:03 Lorient-Horta Solo / Deux Figaristes dans le vent, Delahaye et Richomme (1) «Ne pas tout mettre sur la table dès le premier jour» À 48 h du départ (donné samedi) de la Lorient-Horta Solo – la nouvelle course du circuit Figaro, dernière à compter pour le championnat de France –, Fabien Delahaye et Yoann Richomme racontent leur préparation.