Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (6)

La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)

Nous sommes début mars 1788 à Botany Bay en Australie. Installés sur la dunette de la Boussole, Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, narre les derniers mois de ses pérégrinations. Troisième et dernière partie de notre rencontre inattendue.
  • Publié le : 16/01/2016 - 00:01

Jean-François de La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)Le naufrage des canots de La Pérouse au Port-des-Français. Toile de Louis-Philippe Crépin (1772-1851) conservée au château du Parc de Jeurre (91150 Morigny-Champigny) où l’on peut découvrir également un cénotaphe à la mémoire du navigateur anglais James Cook. Photo @ D.R.

Suite de notre entretien avec Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse.

Après une courte pause et une bonne rasade d’eau-de-vie de canne à sucre, Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, reprend le fil de l’histoire et conte le drame advenu le 13 juillet 1786 dans le fjord appelé de nos jours Lituya Bay, au Sud-Est de l’Alaska.

Jean-François de Galaup de La Pérouse : Excusez-moi ! Malgré toutes les atrocités que j’ai pu rencontrer pendant ma carrière rythmée par des combats aussi impitoyables les uns que les autres, ce jour funeste reste le plus déchirant pour moi.

Voilesetvoiliers.com : Qu’est-il arrivé exactement ?
La Pérouse : La sortie du bras de mer où nous étions était délicate. La veille, j’avais donné des instructions pour que les biscayennes de l’Astrolabe et de la Boussole, accompagnées d’un canot, aillent sonder celle-ci. A 10 heures du matin, je vis revenir seule la petite embarcation. Une fois à bord, l’air de son commandant, le lieutenant de vaisseau Boutin, n’était pas propre à me rassurer. Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être témoin. Emportées par le courant qui sortaient de la passe, les deux biscayennes avaient été englouties par les brisants. Malgré toutes les recherches effectuées plus tard, nous n’avons retrouvé aucun corps des vingt-et-un braves marins qui ont ainsi péri. Parmi eux, les officiers d’Escures frères, ou de Montarnal, le seul parent que j’eusse dans la Marine. Avant de quitter ce lieu maudit, je fis élever un monument à la mémoire de ces malheureux sur une île que j’appelais Cénotaphe.

Voilesetvoiliers.com : Vous quittez alors l'Amérique ?
La Pérouse : Le séjour forcé au Port-des-Français jusqu’au 30 juillet, à cause du mauvais temps, m’avait contraint à changer le plan de ma navigation sur la côte Sud de ce continent. Toutes mes combinaisons devaient être subordonnées à la nécessité d’arriver à Manille en janvier, et en Chine dans le courant de février.

Nous avons effectué quelques relâches malgré tout et ce jusqu’à Monterey ; je donnais à chaque fois à M. de Langle de nouveaux rendez-vous en cas de séparation. Après avoir visité les terres d’une fertilité inexprimable des deux Californies où nos savants ont pu travailler à loisir, nous avons entamé notre périple dans le grand océan fin septembre. Nous cherchions en vain l’île de Nuestra Señora de la Gorta, présente sur une carte prise par l’amiral anglais Anson sur un galion de Manille (nom donné aux navires espagnols effectuant la traversée de Manille à Acapulco, du milieu du XVIe au début du XVIIIe siècle). Celle-ci doit être imaginaire. Après avoir découvert l’île Necker le 3 novembre, par 24° 4’ de latitude Nord et 165° 2’ de longitude occidentale selon M. Dagelet, nous avons failli nous perdre. En effet, à peine l’îlot quitté, apparut de nuit, au clair de lune, une vigie (pointe de rocher isolé). Cette dernière aurait pu mettre un terme à notre voyage.

Jean-François de La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)Les deux vaisseaux de l’expédition ont mouillé dans la rade du Typa à Macao où les marins ont pu faire commerce de leurs pelleteries échangées en Alaska. Dessin de Gaspard Duché de Vancy. Photo @ D.R.

Rassérénés, nous avons poursuivi notre route vers les Mariannes. Nous avions désormais la position exacte de toutes ces îles dont celle de l’Assomption. Nous ne sommes pas restés longtemps dans ces parages. Il nous fallait rejoindre la Chine rapidement car je souhaitais ardemment faire parvenir en France les détails de tous nos travaux depuis notre départ. Nous sommes arrivés le 3 janvier 1787 à Macao.

Voilesetvoiliers.com : Vos navires sont toujours vaillants ?
La Pérouse : Plus ou moins. En arrivant à Manille, trois semaines après avoir abandonné le comptoir portugais, l’accueil des Espagnols au port de Cavité, à un peu moins de trois heures en canot de la capitale, a été des plus chaleureux. M. Bermudès, brigadier des armées navales ibères, nous a accordé avec une grâce infinie tout ce que nous lui avons demandé. Les forges, la poulierie, la garniture travaillèrent pour nous pendant plusieurs jours. Avant de partir, et provenant de la frégate La Subtile, nous avons pu embarquer quatre hommes et un officier sur chacun de nos bateaux. Cela compensait en partie nos pertes subies en Amérique, le décès de l’enseigne de vaisseau d’Aigremont, mort de dysenterie, et l’arrêt de l’aventure pour maladie de l’enseigne de Saint-Céran.

Voilesetvoiliers.com : Vous faites parvenir les relations de vos navigations ?
La Pérouse : Plus tard. Après l’île Quelpaert (Jeju do, en Corée du Sud), le canal du Japon et ses îles, nous avons abordé les côtes de Tartarie le 11 juin 1787. Nous savions que sur ces terres le contact avec les peuplades allait être hospitalier. Nous brûlions d’impatience d’aller reconnaître ces contrées. C’était la seule partie du globe qui eût échappé à l’activité infatigable du capitaine Cook assassiné le 14 février 1779 à Hawaï (Lire ici).
En progressant vers le Nord, nous avons traversé les îles Kouriles pour faire route vers le Kamtchatka. Après tant de lieues parcourues, il était temps pour moi de faire parvenir en France, en partie, le récit de nos pérégrinations. Depuis le départ de Brest, nous avions à bord de l’
Astrolabe le jeune Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps, fils du consul de France à Saint-Pétersbourg et donc très au fait de la langue russe. Ses qualités ont été précieuses dans la rencontre avec les autorités locales et les populations. Avant notre départ de la baie d’Avatcha, le 29 septembre 1787, je lui confiais tous les paquets contenant nos travaux et découvertes pour qu’il les rapporte à Versailles et à notre bon roi Louis XVI.

Jean-François de La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)Le séjour passé en baie d’Avatcha au Kamtchatka a été des plus agréables. La Pérouse obtient du gouverneur local la permission d’envoyer en France et par la terre son interprète Barthélemy de Lesseps. Le jeune diplomate y ramènera nombre de paquets et les relations de voyages du commandant de l’expédition. Dessin susceptible d’être attribué à Gaspard Duché de Vancy. Photo @ D.R.

Voilesetvoiliers.com : Vous reprenez alors la route vers les îles du Pacifique ?
La Pérouse : Et vers des températures plus agréables. Après avoir coupé l’équateur pour la troisième fois, et via les îles de Bougainville, nous abordons celle nommée Maouna (archipel des Samoa) le 9 décembre dernier pour un nouvel avitaillement.
Encore un triste souvenir dans la destinée de notre voyage. Nous ne devions y rester que peu de temps. Les premiers contacts avec la population furent plutôt agréables en cette terre fertile. Nous montrions malgré tout notre force car quelques querelles particulières nous avaient alertés. M. de Langle, m’indiquant que le scorbut gagnait certains de nos hommes, m’expliqua que l’eau fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans nos cales. Je l’autorisais donc à descendre à terre avec quatre chaloupes pour qu’il remplisse nos pièces à eau.
Funeste décision. Les hommes allaient regagner nos vaisseaux quand bientôt, une grêle de pierres atteignit l’embarcation de Langle. Ce dernier fut massacré par près de deux cents Indiens. Fort heureusement, les chaloupes qui n’étaient pas échouées, se trouvèrent à portée et permirent de récupérer quarante-neuf hommes sur la soixantaine qui composait l’expédition. Après avoir songé à venger nos malheureux compagnons, je décidais de quitter ce lieu. Je venais de perdre un ami, un homme plein d’esprit et un des meilleurs officiers de la Marine française.

Jean-François de La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)Alors partis quérir de l’eau sur l’actuelle Manua dans l’archipel des Samoa, douze marins ont été massacrés par des autochtones dont Fleuriot de Langle, commandant de l’Astrolabe et le botaniste et physicien de Lamanon. Dessin de Gaspard Duché de Vancy. Photo @ D.R.

Jean-François de La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)L’aventure de Jean-François de Galaup de La Pérouse s’est achevée sans doute lors d’une tempête sur le platier de Vanikoro, île des Salomon. Les épaves de l’Astrolabe et de la Boussole y ont été formellement identifiées en 2005. Photo @ DR. The New York Public LibraryVoilesetvoiliers.com : Vous avez encore le cœur à l’aventure ?

La Pérouse : Il fallait bien rentrer, non ? Après avoir croisé dans l’archipel des Navigateurs les îles des Cocos et des Traîtres, nous avons fait route vers les îles des Amis avant d’atteindre Botany Bay. Nous sommes là depuis le 26 janvier dernier. Une dernière rasade ?

Voilesetvoiliers.com : Non merci, je vais vous laisser. J’imagine que vous avez du travail pour préparer votre prochaine route !
La Pérouse : Oui et je touche du bois car y a encore de belles contrées à découvrir avec nos fiers vaisseaux. Bon retour.

 

Jean-François de La Pérouse, De guerres en Pacifique (3/3)Gravure représentant l’inauguration du cénotaphe dédié à La Pérouse élevé en 1828 par l’expédition de Jules Dumont d’Urville. Photo @ D.R.

Première partie de cet entretien à retrouver ici. Deuxième partie ici.