Actualité à la Hune

La planchiste éprise de grand large

Sarah Hébert : «L’eau plate, ça va bien cinq minutes !»

A 27 ans, Sarah Hébert a déjà eu une vie bien mouvementée – enfance sur un voilier, sélection olympique, défibrillateur –, mais n’entend pas se calmer : dans quelques jours, elle tente une transat en planche.
  • Publié le : 12/02/2012 - 00:06

Sarah Hébert, 27 ansSarah Hébert a passé les onze premières années de sa vie à bord d’un voilier. Mais c’est en windsurf qu’elle a brillé, multipliant les bonnes performances. A 27 ans, elle s’apprête à traverser l’Atlantique sur sa planche. L’occasion d’allier passion et amour du large.Photo @ Pierre Bouras Un manque de large. Voilà ce qui pousse Sarah Hébert, 27 ans et équipée d’un défibrillateur cardiaque, à se lancer dans une traversée de l’Atlantique… en planche à voile ! Folie ? Elle dit qu’elle connaît sa partie car, élevée en pleine mer, elle a passé les onze premières années de sa vie à arpenter les océans à bord du voilier familial. Depuis, elle aime le large par-dessus tout.

C’est pourtant bien en windsurf qu’elle s’est affirmée, devenant l’une des meilleures spécialistes mondiales de la discipline, il y a quelques années. Un trouble du rythme cardiaque nécessitant la pose d’un défibrillateur, en 2006, n’y a presque rien changé, si ce n’est qu’elle court désormais sous les couleurs de l’Arménie, la FFV l’ayant jugée inapte à la pratique du sport de haut niveau.

Dans le genre "pas froid aux yeux", il est clair que Sarah Hébert n’est pas mal et a des choses à raconter. Interview d’une planchiste au parcours singulier.

 

Voilesetvoiliers.com : Dans quelques jours, tu vas te lancer dans une traversée de l’Atlantique… 2 400 milles sur un planche de windsurf ! Franchement, Sarah, le grand large sur un support si peu adapté à la navigation hauturière, ça ne te fait pas peur ?
Sarah Hébert : Je suis consciente que les planches de vagues sont adaptées à des sessions de quelques heures, près de la côte, et pas à des traversées d’océans… Mais j’ai la chance de m’entrainer en Bretagne, où une forte houle rentre régulièrement, et je suis convaincue que c’est possible, même si je n’inviterai pas n’importe qui à le faire ! Et puis, paradoxalement, je trouve que la houle a un côté rassurant ! Ça berce ! Et les perspectives sont magnifiques : l’eau plate, ça va cinq minutes pour aller à fond, mais on finit par se lasser !


v&v.com : On pourrait te croire inconsciente, sauf qu’en réalité, tu connais assez bien le large pour avoir grandi à bord d’un voilier.
S.H. : En effet, quelques heures après ma naissance à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), j’étais déjà à bord de Gamin 3, le ketch de 14 mètres de mes parents. J’ai ensuite parcouru le monde pendant les onze premières années de ma vie ! Nous sommes partis de Nouméa, puis avons découvert l’Australie, la Papouasie Nouvelle-Guinée, Vanuatu. Nous avons traversé l’océan Indien avec des escales à l’Ile Maurice, à la Réunion, en Afrique du Sud, au Mozambique, au Kenya, à Madagascar. Nous prenions notre temps et nous arrêtions régulièrement au gré du vent et des envies de mes parents. Qui devaient tout de même travailler de temps en temps pour renflouer les caisses ! Notre plus longue escale a duré un an et demi, à la Réunion.

Sous les couleurs de l’ArménieJugée inapte à la compétition de haut niveau par la Fédération Française de Voile suite à des problèmes cardiaques nécessitant la pose d’un défibrillateur, Sarah Hébert a continué de courir – et gagner ! – sous les couleurs de l’Arménie. Photo @ Pierre Bouras

v&v.com : Avec le recul, que retires-tu de ces années-là ?
S.H. : Enormément de choses, qui m’ont déjà été utiles et continueront à l’être. En mer, on développe des facultés différentes et essentielles, comme l’adaptation. J’ai appris à vivre au jour le jour, à me satisfaire de petits bonheurs quotidiens. Grandir sur un voilier donne aussi une grande ouverture d’esprit : j’ai rencontré des gens de tous niveaux sociaux, de toutes cultures et de toutes les religions qui souhaitaient vivre autrement, qui avaient d’autres valeurs et d’autres idéaux. C’était très enrichissant. Ces années ont forgé ma personnalité, participé au fait qu’il n’y a pas vraiment de limites ni de frontières pour moi. Je considère que tout est réalisable, pour peu qu’on s’en donne les moyens. De cette expérience magique, je retiens donc énormément d’aspects positifs et très peu d’aspects négatifs – voire aucun.


v&v.com : Par la suite, tu as continué de parcourir le monde, mais cette fois-ci pour le circuit mondial de windsurf. A ce sujet, tu exprimes une certaine frustration, le sport de haut niveau restant relativement centro-centré. C’est cette frustration qui a aussi motivé ton défi de transat ?
S.H. : Oui, car lorsque l’on ambitionne de traverser l’Atlantique en planche, la notion de partage est essentielle. A terre, des gens me suivront et me soutiendront. J’ai aussi toute une équipe derrière moi qui assurera le bon déroulé de cette expédition. C’est une aventure collective. Dans le cadre de ce projet, j’ai également la chance de rencontrer des gens intéressants ; côtoyer l’élite mondiale comme je l’ai fait sur le circuit est également très enrichissant, mais il y a peu de renouvellement. Mais cette traversée, je le tente aussi par goût du large. Il parait que c’est plutôt rare pour une planchiste ! Mais il n’y a pas de hasard, quand on a grandi à bord d’un bateau… Sauf qu’aujourd’hui, cela fait dix ans que je me limite à de la navigation côtière et le large me manque !


v&v.com : Comment en es-tu venue à la planche ?
S.H. : J’avais 11 ans lorsque mes parents ont vendu notre bateau et nous sommes retournés vivre à Nouméa. Ce retour à terre a été un véritable choc, car j’ai découvert la vraie vie, pleine de principes et de règles. Après avoir suivi des cours par correspondance pendant toutes ces années, je me suis retrouvée en classe de CM1, avec quelques lacunes... C’était étrange de vivre dans un appartement, de ne pas être constamment en mouvement. Je me sentais à l’étroit. A l’époque, j’aimais beaucoup la natation synchronisée… Et soudain, voir les windsurfers qui filent à toute vitesse et ont l’air de s’éclater m’a donné envie de me mettre à ce sport ! J’ai pris une vieille planche qui trainait dans le garage de mes parents et je me suis mise à l’eau. Un vrai coup de foudre ! A 15 ans, j’avais trouvé ma passion ! Cet été-là, j’ai navigué tous les jours et, au bout de quelques semaines, un entraineur m’a repérée et intégrée à l’équipe de Nouvelle Calédonie.
 

Le palmarès de Sarah Hébert

> Quadruple Championne de France (en 2000, 2001, 2004, 2005).
> Championne d’Europe de Formula Windsurfing en 2006.
> Vice-Championne du Monde de Formula Windsurfing en 2007.
> Trois fois 3e mondiale de Slalom sur le circuit PWA (en 2007, 2008, 2009).
> 3e du Championnat d’Europe de Formula Windsurfing en 2009.

> Le site de Sarah Hébert est ici.
> Sa chaine Youtube,
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v&v.com : Ta progression est alors fulgurante…
S.H. : Huit mois plus tard, ce même entraineur me propose de participer aux Championnats de France organisés à Hyères, sur la plage de l’Almanarre (un spot du Sud de la France très prisé des planchistes, ndr). C’est ainsi que je découvre l’Europe, recroquevillée dans ma combi durant un automne plutôt glacial. Face à moi, l’élite du windsurf, des filles qui semblent très entrainées. Moi qui viens de commencer la planche, je suis plutôt sceptique sur mes chances… Mais une fois les courses lancées, je ne me suis plus posé de questions et ai fait ce que j’aimais le plus. J’ai gagné toutes les manches et donc la compétition ! Cette victoire a été un déclic, car j’ai réalisé que j’étais plutôt douée. A 18 ans, après le bac, je suis venue m’installer en France pour poursuivre mes études – j’ai ainsi passé une licence de STAPS, Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives – tout en poursuivant ma carrière sportive. J’ai décroché trois autres titres de championne de France en 2001, 2004 et 2005.


v&v.com : Que s’est-il passé en 2006 ?
S.H. : Suite à test d’effort de routine, j’apprends que je souffre d’un trouble du rythme cardiaque nécessitant la pose d’un défibrillateur. J’avais 22 ans et me sentais vraiment en pleine forme… Autant dire que j’ai eu du mal à y croire, sur le moment. Mais après des examens complémentaires, j’ai accepté l’opération vivement conseillée par les médecins. On m’a donc placé un boitier assez lourd dans le pectoral gauche. Pendant dix jours, je me suis retrouvée sous morphine et le premier mois a été douloureux. Mais maintenant, je vis comme avant, en pratiquant ma passion à 100 %, sans me poser de questions.


v&v.com : Avec ce défi de traversée de l’Atlantique en planche, tu a aussi en tête de communiquer autour de ce défibrillateur ?
S.H. : Au moment de mon implantation, je me suis posé énormément de questions et aurais aimé en savoir plus, être rassurée… J’ai même cru que je ne pourrais plus naviguer ! Bref, ce petit boitier qui sauve des vies est encore méconnu, d’où l’importance de le faire connaitre. Depuis 2008, je fais des conférences dans ce but * et aujourd’hui, au travers de cette transat, je continue de porter mon message : «Avec du cœur tout est possible.»

WaterwomanVéritable fille de l’eau, Sarah Hébert s’adonne à tous les sports de glisse : windsurf, bien sûr, mais aussi Kitesurf, surf et Stand Up Paddle (photo). A terme, elle n’exclut pas de faire de la course au large. Ce ne serait pas une découverte, car Sarah a navigué sur le trimaran Orma Brossard.Photo @ Pierre Bouras

v&v.com : Tu dis qu’il y a un moment où tu as eu peur de ne plus pouvoir naviguer ?
S.H. : Oui, très peur ! Car les médecins étaient formels : je devais arrêter la compétition et éviter l’élément liquide, car les secours arriveraient difficilement en cas de problème. J’étais anéantie. Vivre hors de l’eau est pour moi impensable et je ne me voyais pas faire autre chose ! Ma vie, c’est l’océan. Il fallait que je retourne à l’eau au plus vite, d’autant que je me sentais capable de faire du windsurf grâce au défibrillateur. J’ai semble-t-il été convaincante car les médecins m’ont laissé continuer. Un mois après l’implantation, je naviguais à nouveau. Trois mois après, je participais au championnat d’Europe de Formula Windsurfing à Portimao (Portugal). Que j’ai remporté ! Je crois que j’étais tellement heureuse et soulagée d’être là que j’ai compensé ma faiblesse physique par la technique et l’envie de gagner. C’était la plus belle des récompenses.
 

Passion windsurfSarah découvre le windsurf en Nouvelle-Calédonie sur le tard, alors qu’elle a 15 ans. Un coup de foudre. Quelques mois plus tard, elle devient championne de France ! D’autres titres suivront. Aujourd’hui installée en Bretagne et toujours aussi passionnée, elle navigue inlassablement. «Ma vie, c’est l’océan», dit-elle.Photo @ Pierre Bouras v&v.com : Il y a quand même un hic, c’est que malgré ce résultat probant, tu es jugée inapte à la pratique du sport de haut niveau par la Fédération Française de Voile, qui te retire ta licence. Ta réaction ?
S.H. : Je suis triste et déçue, forcément. En France, nous sommes adeptes du principe de précaution et de la moindre prise de risque, ce qui peut se comprendre. Mais cette logique peut parfois freiner. Dans mon cas, j’aurais apprécié un suivi plus personnalisé, sans que l’on se limite au seul fait que je porte un défibrillateur. Car finalement, ma pathologie est relativement douce. Je suis sous méta bloquant, un médicament régule le rythme cardiaque et je n’ai pas eu le moindre problème depuis l’implantation. Pourtant, du jour au lendemain, je n’ai plus eu le droit de participer aux compétitions sous les couleurs de la France. Je me suis senti seule au monde !


v&v.com : Jusqu’à être contactée par la fédération de voile d’Arménie...
S.H. : Michel Zakarian, le Directeur technique de la voile arménienne, a entendu parler de mon histoire. Nous nous sommes rencontrés au salon nautique de Paris, en décembre 2006. Il m’a parlé d’un projet qui vise à encourager les jeunes Arméniens à apprendre le windsurf sur le lac Sevan. J’ai immédiatement adhéré à cette initiative. J’ai aussi rencontré Robert Kotcharian, alors président de l’Arménie, et grand fan de windsurf, qui m’a confirmé qu’il serait heureux d’avoir une ambassadrice qui puisse promouvoir l’activité et faire parler de l’Arménie. C’est donc sous les couleurs de ce pays que j’ai terminé vice-championne du monde de Formula Windsurfing, en 2007. Je me suis ensuite qualifiée pour les JO de Pékin mais, faute de financement, ils n’ont pas pu m’envoyer là-bas. J’ai quand même continué à participer aux grandes compétitions internationales. La fédé voulait que je me qualifie pour les JO de Londres, mais j’ai énormément de travail avec la traversée de l’Atlantique.


v&v.com : Comment va se passer cette traversée, concrètement ?
S.H. : Je pars de Dakar, cap sur la Guadeloupe. Je table sur 21 jours de traversée à 15 nœuds de moyenne, à raison de 6 à 8 heures de navigation par jour. Je prendrai un point GPS tous les soirs pour repartir du même endroit le lendemain. Le bateau suiveur, Neptune Car’s, est un catamaran de 15 mètres. A bord, il y aura le capitaine Philippe Chapel, son second, un photographe caméraman et un kiné. Le départ est prévu aux alentours de la mi-février. Mais la date exacte n’est pas arrêtée, tout dépendra de la météo. Côté matériel, je naviguerai sur du matériel de série, utilisé par les planchistes lambda. J’avais en effet envie de retrouver le large sur mon support préféré, sans le dénaturer pour les besoins de ce défi. Le message n’en sera que plus fort.


v&v.com : Et après cette traversée ?
S.H. : Je ne suis pas certaine de vouloir continuer à faire du windsurf en compétition. J’ai l’impression d’en avoir fait le tour, même si on peut toujours gagner une médaille de plus. J’ai envie de voyager comme je l’ai fait quand j’étais jeune, en prenant mon temps, en allant vraiment vers les gens.

L’Atlantique en windsurfSarah Hébert devrait, d’ici quelques jours, se lancer dans sa traversée de l’Atlantique en windsurf, avec du matériel de série utilisé par les pratiquants lambda. «J’avais envie de retrouver le large sur mon support préféré, sans le dénaturer pour les besoins de ce défi», explique-t-elle.Photo @ Pierre Bouras

v&v.com : Et la course au large, qu’en dis-tu ?
S.H. : En 2006-2007, j’ai fait partie du Team Ocean Brossard basé à Lorient et dirigé par Yvan Bourgnon. Je me souviens notamment d’un convoyage entre Lisbonne et Lorient, dont je garde d’excellents souvenirs. Très excitant, pour une windsurfeuse ! Les trimarans 60 pieds ORMA planent et atteignent des vitesses supérieures à celles de ma planche. En windsurf, j’adore être au contact de la mer, sentir mes pieds effleurer l’eau. Ce n’est pas le cas sur ces gros bateaux, mais tout est tellement démultiplié que l’adrénaline et les sensations sont énormes !


v&v.com : Tu es donc bien tentée…
S.H. : Enormément ! Je passe mon temps à lire des bouquins de grands navigateurs : Bernard Moitessier, Titouan Lamazou ou encore Ellen MacArthur – mon idole. A Carnac, entre Lorient et La Trinité-sur-Mer, je vois chaque jour de magnifiques voiliers partir vers le large. Cela donne envie ! (Un temps.) Je suis davantage attirée par le solitaire et le circuit Mini me tente beaucoup – les bateaux sont petits et permettent de rester au contact de la mer, c’est toujours appréciable pour une planchiste ! Et c’est une classe pleine d’innovations.


v&v.com : Sarah Hébert pourrait être au départ de la prochaine  Transat 6.50 ?
S.H. : Pourquoi pas, nous verrons bien ! Je rêve aussi de participer à la Route du Rhum, qui est une course mythique. 

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* Sarah Hebert donne ses conférences pour expliquer ce qu’il lui est arrivé et comment elle vit avec son défibrillateur, par l’intermédiaire de son partenaire Boston Scientific – qui est aussi la marque de son appareil.