Actualité à la Hune

"To do nothing is not an option"

L’urgence olympique

Plus de Star, un skiff pour les filles, du kite à la place de la planche et le retour du multicoque : voilà la nouvelle figure de la voile olympique, légèrement plus sexy, telle qu'elle pourrait être redessinée pour le rendez-vous de Rio, en 2016. L'ISAF vient en effet de se lancer avec plus de détermination que jamais dans la révolution de notre discipline - et le choix des séries n'est pas le seul enjeu -, car face à un CIO de plus en plus pragmatique et sévère, la pérennité de notre statut olympique n'a jamais été moins certaine : le torchon brûle.

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  • Publié le : 27/11/2010 - 06:22

Ah. Mhm... Tout bien réfléchi, le cata pourrait être un support moderne, spectaculaire, rapide et excitant qui, selon l'ISAF, pourrait séduire le CIO pour les Jeux de 2016. Ah ? Photo © Pierrick Contin (Saint-Barth Cup) L'intensité dramatique des affaires olympiques a subitement pris un cran, le 12 novembre dernier à Athènes où se réunissaient les instances de l'ISAF, la Fédération internationale, pour son cycle de conférences annuelles. Quelques heures de débat pour une décision sans bavure : pour les Jeux de 2016, l'ISAF va chambouler les dix séries olympiques. Des pistes sérieuses ont immédiatement été publiées, quoique estampillées "provisoires", le choix final étant annoncé pour mai 2011 (mais l'on peut penser que ce choix sera ajourné).

Star out Iain Percy, médaillé d'or en Star aux JO de Pékin, peut se révolter car il semblerait bien que le quillard ait fait son temps pour l'ISAF qui projette de le sortir des Jeux. Photo © D.R. (onEdition) Ainsi, alors que le Star, le plus ancien des supports olympiques, serait écarté pour Rio, le multicoque ferait son retour en tant que support mixte(1). Lequel multicoque reste à déterminer. La planche à voile pourrait être remplacée, pour les femmes comme pour les hommes, par le kitesurf. Un skiff sera évalué comme possible support double féminin, à la place du 470 qui deviendrait un support mixte. Le 49er seul serait gardé comme double masculin et les Laser, Laser Radial, Finn et Elliott 6M ne changeraient pas d'affectation.

Applaudie par nombre d'observateurs qui ont salué le retour du multicoque - dont l'évincement des Jeux de Londres avait choqué -, cette annonce a également surpris parce qu'elle a été faite très tôt en regard de l'habitude de l'ISAF : jusqu'à présent, la Fédération internationale donnait quelques indices sur ses intentions en fin d'année préolympique et annonçait son choix définitif au lendemain des Jeux.


<To do nothing is not an option.>

La raison d'une telle accélération du calendrier est archi simple : si l'on veut que la voile reste discipline olympique, il y a urgence. Le fait n'est pas nouveau - le dernier rapport (totalement accablant) du CIO pointant les manques de la voile olympique date de 2002 !-, mais disons que Phil Jones et son équipe l'ont rappelé avec véhémence dans le rapport qu'ils ont remis au Comité exécutif en mai dernier (rapport disponible, ici).
Dans cette soixantaine de pages (plus les annexes) éloquentes et dénuées de tout angélisme, ils soulignent que l'ISAF n'a pas fait grand chose jusqu'à présent pour résoudre l'épineux problème - ou alors rien de très perspicace et réfléchi -, avant de disséquer la situation actuelle et de proposer cinq axes de travail et moult mesures à envisager. Et histoire d'inciter les gens à (se) bouger, <To do nothing is not an option> - <ne rien faire n'est pas une option> - figure en bonne place dans leur argumentaire.

Message que Göran Petersson, le Président de l'ISAF, a manifestement très bien reçu, puisqu'il a longuement évoqué ce rapport dans son discours d'introduction, avant que soient annoncées les nouvelles séries potentielles.
Pour faire simple, le problème de la voile aux Jeux est qu'elle est coûteuse (du fait des infrastructures qu'elle nécessite et du nombre d'athlètes courant les Jeux) et n'intéresse pas grand monde, donc ne génère pas suffisamment de profits. Il y a bien sûr d'autres qualités qui justifient qu'une discipline soit olympique - comme son universalité (la voile est essentiellement pratiquée en Europe), son empreinte écologique (mauvaise note pour la voile) ou sa parité hommes-femmes (35% de femmes, bof) -, mais ne nous leurrons pas, ce n'est pas le plus important pour le CIO qui fait ses comptes en vendant les droits télévisuels.

Ces dernières olympiades, cette pression s'est faite d'autant plus importante que Jacques Rogge, le Président du CIO, a déclaré que les Jeux d'été seraient limités à 28 sports. Application stricte de cette règle : chaque fois que l'on choisit un nouveau sport, un autre doit sortir. Dans ces conditions, les sports les moins aimés se sentent perpétuellement menacés par d'autres plus populaires, plus excitants, plus lucratifs... Ce devrait être le cas de la voile, classée dans le peloton de queue dans tous les domaines, sauf qu'elle a jusqu'ici bénéficié d'un statut d'intouchable : Rogge, le Président du CIO, est un voileux.
A ça, Jones (le Président de la Commission olympique) répond maintenant deux choses : un, Rogge ne sera pas éternellement président du CIO et, deux, il ne pourra peut-être pas toujours sauver la voile. Rappelez-vous : <To do nothing is not an option.>


Universalité(2), modernité, jeunesse, simplification... et médiatisation
Donc, l'ISAF a fait quelque chose, pris les dix séries olympiques une par une et évalué leurs qualités - sans hypocrisie - face au défi qui s'impose. Garder le Laser, le Laser Radial et l'Elliott 6M semble cohérent, parce que cela assure une certaine pérennité des supports, plus confortable pour les athlètes comme pour les marchés économiques attenants - c'est l'un des souhaits de la Commission olympique - et se conforme à l'idée de séries accessibles. Les bateaux sont faciles à utiliser, disponibles partout, relativement peu chers et fournis par l'organisation sur les événements.

Kite vs planche La popularité grandissante du Kite a incité la Fédération internationale à s'interroger sur sa légitimité aux JO. Il pourrait très bien remplacer la planche. Pour quel type d'épreuves, en revanche on verra ça plus tard. Photo © François Van Malleghem (DPPI) La proposition de remplacer la planche par le kite découle quant à elle directement de la réalité : à l'échelle mondiale, la pratique de la planche est non seulement en perte de vitesse depuis des années, mais maintenant supplantée par celle du kite, éventuellement plus facile et moins onéreux.
Préférer le kite montrera que l'ISAF sait vivre avec son temps, quitte à accueillir une discipline qui lui est pour l'heure quasi étrangère - on ne sait d'ailleurs pas, au juste, quelle discipline du kite intéresse l'ISAF. Et la bascule ne sera peut-être pas facile à faire, les kitesurfeurs se souciant probablement peu de l'ISAF, ni ne s'y reconnaissant... D'un autre côté, les planchistes olympiques se battront pour garder leur ticket d'autant que, comme ils le disent très bien sur leur site, pourquoi ces deux pratiques seraient-elles en concurrence ?

Bonne piste aussi que celle de réduire l'utilisation du 470 à celle d'une série mixte, ce qui augmentera la participation des femmes, de garder le 49er seul comme double masculin - c'est vrai que 470 et 49er sont aujourd'hui des doublons - et de choisir (enfin !) un nouveau skiff comme double féminin, plus moderne, plus impressionnant, plus performant et surtout plus attrayant pour les nouvelles générations. Que les Jeux drainent une population jeune est du reste un leitmotiv du CIO - qui a également lancé les JO Jeunes (lire notre article ici), cet été - que l'ISAF serait satisfait de pouvoir suivre. Notons en passant que les premiers comparatifs de nouveaux dériveurs pour les filles avaient été faits au début des années 2000... D'où la possibilité, dès la prochaine semaine olympique de Kiel (juin 2011), d'inviter quelques-uns de ces skiffs.

Du skiff pout les filles ? Enfin ! Les filles pourraient devoir abandonner le 470 (à moins de faire un équipage mixte) pour les Jeux de Rio : l'ISAF imagine (de nouveau) les faire courir en skiff. Photo © Jean-Marie Liot (FFV) Une voile olympique plus fun, plus rapide et plus spectaculaire (donc potentiellement plus médiatique) a également motivé le retour du multicoque pour Rio, alors qu'il avait été incroyablement évincé de l'édition de Londres. Les raisons de ce retournement sont celles que nous venons de présenter, probablement additionnées de la volonté de l'ISAF d'avouer que sa précédente décision était mauvaise et qu'il fallait la réparer. S'il vient tard, il n'en reste pas moins un signe fort. La discipline serait donc mixte et le support encore à déterminer ; car un retour du Tornado semble compromis, la série gardant la réputation d'être chère et destinée à une élite, élite dont le principe même va à l'encontre de l'idée d'universalité.

Ce sont ces deux derniers arguments qui conduiront probablement à l'éviction du Star, quillard pour hommes et support olympique le plus ancien de la flotte, soutenu par un important lobby. La situation pourrait-elle être inversée ? Sera-t-il remplacé par un autre quillard ? Difficile à dire. La route est en effet encore longue, jusqu'à ce que le choix définitif des séries soit prononcé, même si l'ISAF prétend se décider en mai prochain... Du moins, Paul Henderson, l'ex président de l'ISAF, aurait fait quelques confidences au site www.sailworld.com, annonçant que les votes auraient lieu plus tard.

Ticket pour le Finn Évolution de jauge et renouveau de la flotte ont permis au Finn de se maintenir jusqu'à maintenant comme série olympique... Et après ? Un dériveur plus "fun" pourrait-il le couler ? Photo © D.R. (onEdition) Et d'ici là, soyez certains que les classes ne s'épargneront aucune manoeuvre, avec plus ou moins d'habileté. Dans une interview donnée au Telegraph, l'Anglais Iain Percy, médaillé d'or en Finn en 2000 et d'or en Star à Pékin, a déjà exprimé son désaccord quant à l'écartement du Star. Selon lui, l'aspect technique d'un support compte autant que le potentiel physique et l'aisance tactique dans la pratique de la voile. Il explique en outre que si le Star est plus cher, il opère une <sélection naturelle> qui n'a rien à voir avec le statut des pays (riche ou pauvre), mais bien avec la capacité des skippers à attirer les sponsors. Et quels sont les skippers qui attirent les sponsors ? Les meilleurs, ceux qui ont déjà de beaux palmarès. La pirouette est plutôt habile, d'autant que le CIO exige justement que les Jeux soient l'excellence sportive, donc que seuls les meilleurs athlètes y concourent. Entre parenthèses, c'est un point que l'ISAF a bien du mal à concilier avec l'exigence d'universalité du CIO.

Du reste, les raisons qui devraient conduire au maintien du Finn (voir notre vidéo à la hune du jour, ici) pour 2016, en tant que solitaire masculin, sont probablement celles qu'énonce Percy : la classe Finn connaît un renouveau de sa flotte, emmené par des skippers de l'envergure de Ben Ainslie.
Ce qui n'a pas empêché Henderson, évoqué plus haut, de confier que le Finn pourrait être remplacé par une série plus récente, si celle-ci pouvait attirer plus de jeunesse...


Cinq axes, des dizaines de propositions
La Commission olympique dirigée par Phil Jones a ainsi fait une analyse très minutieuse de la situation avant de proposer cinq axes de travail visant à satisfaire le CIO et faire que la voile devienne enfin un bon élève : augmenter son universalité, multiplier les opportunités de se qualifier pour les Jeux, renforcer sa popularité, rationaliser le calendrier international et rendre l'épreuve de voile des Jeux incontournable.
Ces têtes de chapitres fourre-tout conduisent en réalité à des dizaines de propositions assez pertinentes. Si tant est qu'il ne soit pas déjà trop tard et que la voile reste olympique pour 2016, elles peuvent néanmoins certainement être encore enrichies...

La médiatisation et l'équilibre économique n'en demeurent pas moins les plus gros écueils et on sent parfois la Commission olympique un peu désarmée. Comme si positionner notre sport dans le grand équilibre de la finance mondiale avait quelque chose d'à la fois impossible... et indécent. Jones souligne d'ailleurs qu'il est injuste que le tissu économique de la voile ne soit pas pris en compte. Certes, un Star coûte tant, mais combien rapporte-t-il à ceux qui l'ont produit ?

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Et pour rendre la voile plus attirante médiatiquement, Jones s'efforce donc de regrouper au mieux les nombreuses pistes explorées d'un circuit sur l'autre : caméras embarquées, commentaires, assistance virtuelle... La publicité réalisée par Skandia (à voir ci-dessus), qui est le sponsor titre de l'équipe nationale anglaise, avec des 49er, est à ce titre plutôt convaincante !

Pourquoi l'olympisme ?

Cette ébauche de débat tend aussi à souligner un certain mal-être, en même temps qu'une triste précarité. A-t-on vraiment besoin de ça ? De l'olympisme ? Ces jérémiades complexes n'en auront-elles pas déjà désespéré plus d'un ?
Non, le devenir de la voile olympique n'affecte certainement pas toute la communiqué voile de la même manière. Ni ceux qui désapprouvent la violence physique de l'exercice - d'autant qu'elle est détachée de l'aspect "aventure" de la course au large -, ni ceux qui naviguent en dériveur, mais sur un support non olympique, et pensent parfois que l'olympisme pourrit leur propre pratique, ne s'en soucieront. Car il est un paradoxe qui veut que les Jeux olympiques transportent les foules, mais que l'olympisme émeuve peu.

Jones souligne par ailleurs que le CIO mesure les audiences télévisuelles, mais que l'audience faite par la voile aux JO se fait surtout sur internet ! Et ce d'autant plus que les droits de retransmettre la voile sont achetés par très peu de chaines TV, donc les images peu diffusées par ce canal ! Si ces droits étaient proposés dans des offres globales, les choses seraient peut-être différentes... Comme si le CIO pouvait lui aussi être hypocrite !


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1
Entre <mixte> et <open>, la langue anglaise offre une subtilité que le français ne présente pas. <Mixte> qualifie un équipage obligatoirement composé d'un homme et d'une femme. <Open> qualifie un équipage qui peut être composé d'un homme et d'une femme, ou de deux femmes, ou de deux hommes. Dans le cas des séries Open, on constate généralement que les hommes sont les plus compétitifs, donc les seuls représentés aux JO, à de rares exceptions près.
2 L'universalité d'une discipline, c'est le fait d'être accessible et pratiquée partout dans le monde. Le CIO la jauge en contrôlant combien de fédérations nationales rejoignent leur fédération internationale. Pour augmenter son universalité, l'ISAF multiplie les programmes de découverte de la voile et soutient les pratiques nationales naissantes ; l'Asie et surtout l'Afrique sont particulièrement visées par ces dispositifs. Cette année, l'ISAF a ainsi accueilli Madagascar, Panama et l'Arabie Saoudite en son sein.

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Et aussi
Tornado : le retour ?!
Tornado vs Hobie Tiger pour une 11e médaille
Pas de multicoque
On prend les mêmes séries (plus l'Elliott 6M) et on recommence...

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    • Excellent, Manon, comme d'habitude ;-)

      Ajouté par Bressy le 26/11/2010 - 09:21
    • Super papier. Complet et documenté. Matthieu

      Ajouté par agathearmand le 26/11/2010 - 10:56
    • Ma proposition : Laser homme, Radial femme, moth foiler (homme), 49er homme, 29erXX femme, Match race homme en Star, Match race femme en Eliott, Catamaran mixte (HC 16 spi...), Kyte (Homme/femme),

      Ajouté par Sly le 26/11/2010 - 16:28
    • Bel article ,fouillé et convaincant.

      Ajouté par celou3pa le 27/11/2010 - 08:20
    • Merci à V&V d'ouvrir ses colonnes à une vraie route sur le fonds...J'ai appris plein de choses. La documentation fouillée est lestement synthétisée par "la pro"..de la voile et de l'écriture !

      Ajouté par Jules_Michel le 04/12/2010 - 00:41