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Le défi d’Yvan Bourgon – Tour du monde en cata de sport

Yvan Bourgnon : «Bêtement, je me suis dit que j’allais me reposer»

  • Publié le : 21/08/2014 - 00:03

Echouement dramatiqueDans la nuit du 1er août, Yvan Bourgnon s'est échoué dans des rochers au Sud-Ouest du Sri Lanka.Photo @ Denis Tisserand En avant toute

Le skipper suisse Yvan Bourgnon avait quitté Les Sables-d’Olonne à l’automne dernier pour relever un défi ambitieux : boucler un tour du monde en cata de sport. Début août, il s’est échoué au Sri Lanka. Récit.

Il fait nuit noire, le 1er août dernier, quand la voix déchirante d’Yvan Bourgnon, 43 ans, remplit tout l’espace.  «Oh p*** ! Mon bateau ! Fais ch*** ! P*** ! Me suis échoué comme un c*** ! Mon bateau est mort, mais c’est pas vrai ! Mais comment c’est possible, ça ?! P*** ! Je me suis endormi cinq minutes ! Cinq minutes et je me suis échoué !» 

 

 

Yvan Bourgnon (aux Marquises)À 43 ans, Yvan Bourgnon a l'habitude de se lancer dans des défis un peu fous. Le dernier en date : faire le tour du monde sur un cata de sport.Photo @ Denis Tisserand En avant touteLe lendemain, les images de Ma Louloutte fracassée sur des rochers au Sud-Ouest du Sri Lanka sont un crève-cœur… Et font froid dans le dos. Le défi d’Yvan Bourgnon aurait pu finir bien plus mal.

Le catamaran de sport de 6,30 m avait été spécialement conçu et construit à La Trinité pour un tour du monde à escales, en double. À l’automne dernier, Yvan Bourgnon s’était donc élancé depuis Les Sables-d’Olonne, équipé de Vincent Beauvarlet. Mais celui-ci ayant quitté l’aventure au terme de la 3e étape, le skipper Suisse s’était résolu à poursuivre seul.

Son pari est encore plus fou, mais malgré les dessalages, les galères et les avaries en série, il avance. Le 12 juillet dernier, il quittait Bali pour traverser jusqu’aux Maldives… Récit d’Yvan Bourgnon recueilli quelques jours après son échouement.

 

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«Au départ de Bali, les conditions étaient un peu sportives et après deux ou trois jours de portant, j’ai subi une première avarie de gouvernail… C’est le point faible de mon cata depuis le départ, donc je savais que cela pouvait arriver dans des conditions de mer difficiles et cela ne m’a pas tellement affecté parce que j’étais toujours sur le bon bord. Trois jours après, j’ai cassé mon hauban sous le vent, mais là encore j’ai eu la chance de bénéficier d’une journée sans vent : j’ai pu monter en tête de mât pour réparer. Le hauban était provisoire, mais il me permettait de terminer l’étape. J’ai alors essuyé deux moussons – comprendre des pluies diluviennes qui peuvent durer 12, 15 voire 18 heures, accompagnées de vents très forts : dans la première, ils ont atteint 60 à 65 nœuds et dans la seconde, à peu près 45 nœuds. S’est enchainée une semaine de près, quasiment 1 000 milles, avec un vent d’abord raisonnable, puis montant progressivement jusqu’à 40 nœuds… Or dans ces conditions-là, il est quasiment impossible pour moi de dormir sur le bateau. Je le savais depuis toujours : au delà de trois jours de près, ce serait très compliqué pour moi. Que ce soit à l’arrêt, à faible allure ou à allure normale, je suis ballotté dans tous les sens ; même attaché dans la toile antiroulis, je fais des bonds de 30 centimètres dans ma bannette. Impossible de dormir. C’est ingérable ! Pourtant, dieu sait que je dors n’importe où ! Mais sur ce bateau, au-dessus de 15 nœuds de vent au près, c’est impossible.

Ma LouloutteMa Louloutte est un catamaran de 6,20 m conçu et construit spécialement pour ce défi. Les "ailes" latérales ou "bancs" accueillent l'électronique et servent de bannettes au skipper ; elles ont pu être récupérées après le naufrage et serviront sur Ma Louloutte 2. Photo @ Denis Tisserand En avant toute

C’est à ce moment-là que j’ai fait le choix de me dérouter vers le Sri Lanka. Pas tellement en raison du mauvais temps, mais surtout du fait que j’avais du tribord à faire pour poursuivre ma route, ce qui me forçait à naviguer sur le mauvais hauban et le mauvais safran, m’obligeant à barrer sans arrêt, sans possibilité de brancher le pilote automatique, même pour quelques minutes. Or, il restait encore beaucoup de milles avant d’arriver aux Maldives, donc c’était la décision raisonnable. Je n’ai eu que quelques bords à tirer à mon arrivée au Sri Lanka et c’est ce qui m’a valu mon échouage...

Tour du monde de BourgnonFin juillet, Yvan Bourgnon avait bouclé le gros de son tour du monde. Parti des Sables-d'Olonne en octobre, il avait déjà traversé l'Atlantique et le Pacifique et s'attaquait à l'Indien.Photo @ D.R. En avant touteJ’étais dans un état lamentable. Pour rejoindre le port de Galle, l’un des seuls où je pouvais arriver sans être inquiété par l’immigration, j’ai commencé à tirer mes bords. Cela se passait bien car le vent s’était calmé sur cette dernière journée. Il n’y avait plus que 10-15 nœuds faiblissant.

Bêtement, à quelques minutes de l’arrivée, je me suis dit que j’allais me reposer – parce que les arrivées sont souvent chaudes à cause du trafic, des feux, des cailloux… Pour moi, ce sont toujours des moments dangereux et j’ai estimé que c’était nécessaire de prendre quelques minutes de sommeil avant. J’ai donc profité de tirer un dernier bord vers le large pour brancher le pilote automatique.

Et subitement, je me réveille alors que je suis éjecté du bateau et me retrouve à l’eau. Il fait nuit noire. Le bateau me passe dessus, je suis aspiré vers le fond et me noie à moitié. Je réussis à retrouver la surface, mais je me fais encore brasser un moment dans les rouleaux. Les vagues prennent le bateau de côté. À un moment, je réussis à m’agripper et à remonter à bord. C’est un peu ça qui m’a sauvé ! Car c’est le bateau qui a encaissé les chocs sur les cailloux et pas moi ! C’était quand même hyper violent ! Et cela a duré encore un moment jusqu’à ce que je parvienne à sauter du bateau pour me mettre au sec. Ensuite, en quelques minutes, le bateau s’est désintégré. C’est dramatique. Le Sri Lanka, ce n’est que des plages sur des dizaines de kilomètres ! Il n’y a qu’un seul champ de cailloux… Et il a fallu que ce soit là.

Ce qui a pu se passer ? Comme je garde la télécommande du pilote à portée de main – ce qui est logique pour pouvoir intervenir si besoin, j’ai dû appuyer dessus pendant mon sommeil. Cela m’est déjà arrivé… J’appuie malencontreusement sur stand-by ou sur +10. Comme le vent était assez faible et stable, je n’ai pas senti que le bateau changeait de comportement, il n’y a pas eu de bruit anormal… Et puis, moi, j’étais en sommeil profond à ce moment-là, n’ayant pas dormi depuis trois jours… Quand je suis très fatigué, je dors trois-quarts d’heure max. J’avais encore deux heures de navigation devant moi. Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait y avoir un drame. Au pire, je me réveillais en ayant dépassé le port.

Brisée sur les caillouxLe lendemain du drame, Yvan Bourgnon fait l'inventaire de ce qu'il reste de son catamaran sous l’œil des autorités et récupère tout ce qui peut l'être.Photo @ Denis Tisserand En avant toute

Je serais arrivé plus frais, j’aurais tenu trois heures de plus pour rentrer directement au port. Mais là, j’étais dans un épuisement total. Dans ma carrière, je me suis rarement mis dans le rouge comme ça. Dix-huit jours de mer, deux moussons, une semaine de près, trois jours sans dormir, il y a un moment où le corps ne tient plus…

Aujourd’hui, j’ai les doigts en vrac, mal aux genoux et je suis un peu bloqué du dos, mais c’est le contrecoup. Sur le moment, ça allait bien. Je me remets doucement de mes émotions. J’ai reçu énormément de soutien et j’ai une chance énorme, car il y a un chantier naval à quelques kilomètres seulement de l’endroit où je me suis échoué et mon cata va pouvoir y être reconstruit*. Ma Louloutte numéro 2 va donc me permettre de continuer l’aventure !»

 

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Pour construire un nouveau catamaran et boucler son tour du monde, Yvan Bourgnon recherche des partenaires. Pour le soutenir, rendez-vous ici.