Actualité à la Hune

Tour du Monde en cata de sport

Yvan Bourgnon l’a fait !

Lorsqu’il a annoncé entreprendre le premier tour du monde en cata non habitable et en double, nombreux sont celles et ceux qui ont pris Yvan Bourgnon pour un inconscient. Vingt mois plus tard, après s’être séparé de son équipier aux Canaries, avoir démoli son bateau au Sri Lanka avant de le reconstruire à Caen, retrouvé de nouveaux sponsors, soigné une hernie discale et un tendon sectionné… Yvan, aussi controversé qu’attachant, a réussi son insensé pari. Et c’est en marin prudent qu’il a touché terre dans la charmante station balnéaire d’Ouistreham-Riva Bella mardi 23 juin après 220 jours de mer et plus de 30 000 milles. Nous y étions.
  • Publié le : 24/06/2015 - 16:30

Arrivée Yvan BourgnonAprès avoir fait une boucle en Angleterre, Yvan Bourgnon a mis le cap sur le Cotentin, avant de faire route sur Ouistreham-Riva Bella.Photo @ Didier Ravon

Il est radieux le cadet des Bourgnon. Et il a de quoi ! Après avoir passé une dernière nuit sur ancre flottante dans un vent de Nord frisquet à proximité de la petite île de Tatihou, il a renvoyé de la toile au petit matin pour les derniers milles de sa circumnavigation le long des plages du Débarquement. Le front est passé, et l’anticyclone qui regonfle génère une brise d’une dizaine de nœuds sur une mer encore mal rangée. Barbe fleurie, yeux rieurs, visage brûlé par le soleil et les embruns, il a de vrais faux airs de loup de mer… et, sous pilote, glisse au portant vers la pointe des Essarts.

Comme toujours, Yvan est pieds nus, héritage de Moitessier et de ce voyage initiatique - un tour du monde en grande croisière de quatre ans avec ses parents et son frère Laurent quand il avait 8 ans. Sur le trampoline de sa Louloutte II, ce cata de six mètres reconstruit en grande partie après s’être fracassé sur les brisants l’été dernier, il est comme un poisson dans l’eau, la démarche féline malgré ses mensurations de pilier de rugby. Il corrige au pilote, jette un œil sur la carte papier du Shom pliée sur l’une des deux ailes, reborde un peu le gennaker, salue ses proches venus l’escorter. Surprenant de voir cet « engin de plage » équipé de déflecteurs, accélérer franchement dans la risée en se cabrant. Yvan enchaîne les empannages comme qui rigole, sans oublier de passer le stick carbone derrière le palan de GV. « Moi qui cassait un stick par championnat quand je régatais en F18, celui-ci a fait tout le tour du monde et est comme neuf », plaisante-t-il en arrivant dans l’écluse, accueilli par une horde d’écoliers, ses parents et ses deux enfants, en plus de Roman Bail, le jeune maire de la ville (31 ans) tombé sous le charme du navigateur dès leur première rencontre.

Le bateau et le marin sont dans un état de fraîcheur étonnant. Ses puissantes pognes en revanche sont aussi abrasives qu’une lime à bois et ses pieds insensibles aux gravillons. « Je pensais que la dernière partie depuis Djibouti serait finalement plus tranquille car le long des côtes… mais j’en ai vraiment bavé !, raconte Yvan. J’ai passé plus de 24 jours en mer après Suez (sa plus longue étape, ndlr) sous un soleil de plomb, ou dans la pétole ou avec du vent pile dans le nez… et j'ai franchi Gibraltar dans une mer épouvantable. J’ai même dû utiliser mon dessalinisateur manuel car j'avais consommé mes 50 litres d’eau douce. »

De la nav' à l’ancienne !

Arrivée Yvan BourgnonYvan Bourgnon montre le sextant, la calculatrice et l’une des cartes qu'il a utilisées durant son tour du monde. Photo @ Didier Ravon

Sans GPS, avec juste un baromètre sur sa montre, le fameux sextant plastique Plastimo, une calculatrice scientifique, qui est d’ailleurs tombée en carafe le matin de son arrivée, 25 cartes papier plastifiées et un émetteur AIS pour être vu par les cargos, Yvan Bourgnon a paradoxalement réalisé une navigation toute en sagesse. « J’ai la réputation d’être une tête brûlée, mais sur un tel défi, il faut sans cesse anticiper et calmer le jeu si tu veux arriver. Entre les Canaries et la Martinique, j’étais en mode course et suis arrivé rincé. Et, petit à petit à partir de Panama, j’ai appris à doser mon bateau, ne jamais le charger. Quand j’hésitais à prendre un ris, à chaque fois, je me suis rendu compte qu’il le fallait ! C’est un cata de sport : et si tu attaques, tu casses tout », explique-t-il, assis sur l’une des ailes où il a appris à récupérer par tranches de quelques minutes. « Mon rythme de sommeil s’apparentait à celui d’un Figaro. Je dormais par tranches de quelques minutes dès que j’avais la moindre opportunité, et j’ai surtout appris à m’assoupir la main sur l’écoute de grand-voile… mais seulement dans le Pacifique. »

Arrivée Yvan BourgnonComme sur les catas d’école de voile, la tête de mât est équipée d’une réserve de flottabilité afin d’éviter que la « Louloutte » fasse chapeau en cas de chavirage. Photo @ Didier Ravon

 

Beaucoup trop de près !

En 220 jours de mer, il a passé près de 60 % du temps au près, 30 % au portant et moins de 10 % au travers. « Vraiment je ne m’attendais pas à faire autant de près sur le parcours et aussi peu de travers, l’allure préférée d’un multicoque. Une journée normale, c’est 150 milles, mais j’en ai fait pas mal à 250… et d’autres à 50, explique t-il. Je n’ai chaviré que deux fois, alors que j’ai été à deux doigts de le faire peut-être 250 fois ! La première, j’étais à la cape et je me suis retourné comme une crêpe. La seconde, j’ai fait une connerie car je n'ai pas vu le grain arriver. J’en ai tiré les leçons: j’ai failli me noyer et ça a fissuré mon mât... Avec le fardage du bateau, la seule solution que j’avais trouvé était donc de prendre la fuite sous GV à trois ris dès 40-45 nœuds de vent. Ça m’est arrivé une bonne dizaine de fois ! »

Arrivée Yvan BourgnonL’extrémité d’une des deux ailes où le navigateur a stocké une partie de son matériel et dormi à « la belle étoile » durant le voyage. Photo @ Didier Ravon

 

Et maintenant, le Tour de l’Antarctique ?

Lorsqu’on lui demande ce qu’il changerait s'il devait repartir, la réponse fuse: « Pas grand-chose… mais la version II de ma Louloutte m’a permis de corriger quelques défauts, de raccourcir le mât de 50 centimètres (à 11,50 mètres, ndlr), d’installer des pilotes automatiques mais qui ont souvent failli à cause de problèmes d’étanchéité impossibles à résoudre. De toute manière, l’électronique même sommaire sur un engin qui est sous l’eau en permanence, c’est complexe. L’AIS notamment, m’a causé des misères en Mer Rouge puis en Méditerranée quand j’en avais le plus besoin… »

Son prochain défi ? Il imagine déjà ce que pourrait être un Tour de l’Antarctique en cata de sport, mais en double, et avec quelques modifications comme des protections pour dormir dans ses ailes. Mais en attendant, on pourrait bien voir le cadet des Bourgnon de retour sur le circuit océanique… et à la barre d’un maxi multicoque ultime. Sacré Yvan !

 

Arrivée Yvan BourgnonMât étanche rotatif, gréement dormant en textile, foc et gennaker sur emmagasineur… Le cata d'Yvan Bourgnon, « tagué » de la tête aux pieds, est aussi un bateau de régatier.Photo @ Didier Ravon

 

Vous retrouverez le bilan du tour du monde d’Yvan Bourgnon dans le numéro d'août 2015 de Voiles et Voiliers (n°534) à paraître le 16 juillet.

 

La chaîne de TV "Voyage" proposera, mi-septembre, quatre sujets de 52 minutes tournés par Yvan Bourgnon.

 

Le tour du monde en dix chiffres

30 000 milles à 5,7 nœuds de moyenne.

220 jours.

20 escales.

13 mers.

3 océans.

1 échouement.

12 heures de barre quotidiennes.

10 tempêtes au-dessus de 50 nœuds.

420 plats lyophilisés.

30 tubes de crème solaire.

 

Yvan Bourgnon en dix dates

1971 : Naissance à La Chaux-De-Fonds (Suisse).

1979 : Tour du monde en famille.

1995 : Vainqueur de la Mini Transat et du Mini Fastnet.

1995 : Champion de France Hobie Cat 16.

1997 : Vainqueur de la Transat Jacques Vabre avec son frère Laurent.

2000 : Record de distance sur 24 heures en multi Orma (625 milles).

2003 : Champion de France de F18.

2012 : 60 heures du Horn en cata de sport (avec Sébastien Roubinet).

2012 : Champion d’Europe de Nacra 20.

2015 : Tour du monde en cata de sport.